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Tamikrest © Tous droits réservés.
Tamikrest © Tous droits réservés.

Tamikrest, la mémoire vive du Sahel

Dignes héritiers du blues touareg de Tinariwen, le collectif de musiciens Tamikrest aborde la situation du peuple nomade, le désenchantement de la jeunesse et la position ambiguë de l'Etat malien.

Première icône de la chaîne MTV, leader du défunt groupe multiplatinés Dire Straits, Mark Knopfler est surement loin de se douter de son aura… dans le Sahel. Quinze ans après la séparation du groupe aux plus de 120 millions albums écoulés, le guitariste demeure en effet l’objet d’un véritable culte parmi les jeunes touaregs, ou plutôt ishumars (du mot français chômeurs) partis tenter leur chance dans les chefs-lieux des pourtours sahéliens des 5 états (Algérie, Mauritanie, Mali, Niger et Libye) abritant cette communauté.

«Avec les cassettes de Bob Marley, je n’ai cessé d’écouter celles de Dire Straits», confirme Ousmane Ag Mossa. Ousmane a 27 ans. Il est né à Tin Zaouten, sur les frontières du nord-est Mali et de l’Algérie, alors que, dix ans après la terrible vague de sécheresse de 1976, le village, connu pour ses produits maraîchers, était confronté à une nouvelle période de disette:

«Je suis né à une époque de calamité au milieu d’événements épouvantables pour le peuple touareg. Mes parents ont connu tant de privations. A l’âge de cinq ans, la rébellion a éclaté. C’était en 1990. Je n’étais qu’un enfant, et j’ai pris l’habitude de me cacher dans les rochers avec les autres femmes et enfants, à quelques kilomètres au nord du village, près de la frontière algérienne. Quand je pense à cette période, c’est comme si tout se produisait à nouveau devant mes yeux».

Protest song en version tamashek

A une différence: Ousmane est désormais à la tête d’un groupe, les Tamikrest, qui sortent leur second album sur le marché international, Toumastin (Differ-Ant), «mon peuple» en langue tamashek. Le disque a été enregistré avec peu de moyens et avec l’aide des vétérans américano-australiens de Dirtmusic. Ousmane s'en excuserait presque. C'est pourtant une bonne surprise. Le collectif s’est considérablement émancipé de l’ombre tutélaire des Tinariwen, première grande formation de blues touareg à s’être imposée auprès des amateurs de musiques du monde.

On y retrouve bien sûr le style de guitare aride et à l'économie popularisée par ces célèbres parrains qu’Ousmane découvrit à l’âge de 5 ans. Des pieds des Tassilis aux profondeurs du Sahara, des camps de réfugiés de Tamanrasset aux bourgades du nord-Mali, Tinariwen a en effet ouvert la voie et les voix d'une dizaines d'autres formations musicales ayant embrassé la protest song en version tamashek. 

Mais Tamikrest, 25 ans de moyenne d’âge, sort aujourd'hui clairement du lot. Il trace désormais son propre chemin, se réservant silences instrumentaux et longues ascensions psychédéliques. Le son est plus garage, minéral —comme l'environnement. Le rythme, chamelier, va du pas au trot. Les chœurs aboient. La caravane passe. Le disque dure. La mémoire vive. La lutte continue.

«Il faut du courage pour chanter. Mais nous mourrons debout», souligne gravement Ousmane. «Nous sommes devenus des étrangers sur notre propre terre. Nos villes subissent une politique de peuplement qui est en train de nous tuer à petit feu. La vente de nos terres à des sociétés multinationales sans notre consentement est une dépossession avérée.»

Quand ils étaient gamins, Ousmane et Cheikh Ag Tiglia, le bassiste, noyau dur de la formation, avaient «comme ambition d’être diplomates, avocats. En somme de faire entendre les problèmes de notre communauté. Mais comment vous pouvez poursuivre vos études lorsque vous êtes ostracisés par les autorités maliennes et que les professeurs se montrent injustes, parfois jusqu'au racisme, à votre encontre? C’est la musique que nous avons finalement trouvée. Nous nous sommes aperçus qu’elle pouvait aussi transmettre quelque chose. Faire comprendre la réalité de notre peuple. Nous prônons l’autodétermination: pouvoir gérer nous-mêmes nos terres en plaçant le désert sous notre propre responsabilité. Nous voulons diriger notre propre destin.»

Des cigarettes en guise de cachet

Entre deux interviews, les jeunes gens vont tirer sur une cigarette sur le seuil du bar parisien où ils reçoivent les journalistes. Ils sont calmes. Ousmane répond. Cheikh ajuste. Ils n'ont connu qu'indirectement la guerre de 1990-1995 avant d’avoir été effleurés par le retour de flamme de 2006. Comme le dit joliment le journaliste et manager britannique Andy Morgan, un de leurs parrains:

«Tamikrest est un jeune groupe mais ses chansons sont vieilles. Je ne veux pas dire qu’elles furent écrites il y a longtemps, mais que la lutte des touareg elle-même est vieille et les chansons de Tamikrest sont seulement la plus récente expression de cette lutte».

Ousmane et Cheikh sont désormais basés à Kidal, capitale du nord-est Mali. Tous deux ont dû rallier le Sud après avoir été forcés de quitter Tin Zaouten, transformée en zone interdite militaire après l’entrée en conflit de l’Alliance Démocratique du 23 mai pour le changement, nouveau mouvement fédérant les revendications des populations touaregs du nord-Mali. Ce jour-là, la garnison armée de Kidal est attaquée:

«C’était une période difficile pour moi», se rappelle Ousmane. «Je me suis réveillé tôt ce matin-là et j’ai découvert que la ville s’était métamorphosée en cauchemar. Ceux qui ont voulu rejoindre les rebelles l’avaient déjà fait. Mais ce n’était pas notre cas, ni notre choix. Nous sommes des musiciens, pas des gens qui portent des armes.»

Alors que le père d’Ousmane a rejoint la Libye, les jeunes gens écument tous les coins de Kidal, recevant des cigarettes en guise de cachet. La réputation locale de Tamikrest est lancée. L’accalmie consécutive aux accords d'Alger pour la restauration de la paix, de la sécurité et du développement dans la région de Kidal, signés en juillet 2006, donne des ailes aux musiciens. Le groupe joue au Forum de la paix en mars 2007, quand les rebelles rencontrent le gouvernement malien.

Il continue à grandir en même temps que son audience, composée principalement d'une nouvelle génération de Touaregs nourris à Dire Straits tout comme au métal, au rap, au raï algérien et aux nouveaux rythmes urbains remontés des côtes Ouest-Af’. Désirs nouveaux, nouvelle voix: celle de Tamikrest commence à enthousiasmer la jeunesse. Fin 2007, le groupe se retrouve programmé au Festival du Désert d'Essakane, 965 kilomètres à l'Ouest, prés de Tombouctou. C'est là qu'à lieu la rencontre avec les vétérans de Dirtmusic puis la mise en orbite du premier album.

Malgré leur début de notoriété internationale, les Tamikrest restent méconnus des Maliens:

«Nous ne sommes toujours pas programmés sur la radio nationale et nous ne nous produisons généralement à Bamako que dans les salles communautaires.»

Aqmi, le seul business qui marche

Les jeunes gens se disent proches des revendications du nouveau Mouvement national de l'Azawad (MNA), accusé par la presse nationale de compromettre le retour de la paix dans le septentrion.

«Comment pourrait-il en être autrement», explique Ousmane. «Rien n'a changé depuis les accords de 2006. C'est même devenu pire à cause des menaces terroristes. Désormais, à Kidal, il n'y a plus de touristes et le seul business qui marche, c'est Aqmi, al-Qaida au Maghreb islamique. Dans ce contexte, comment voulez-vous que certains jeunes ne soient pas en effet séduits par l’organisation? Est-ce que ça fait pour autant de tous les Touaregs des terroristes?

Nous ne sommes pas des Salafistes. Nous pratiquons un islam de tolérance. Il faut éviter l'amalgame, mais ça semble arranger les autorités centrales. Le Mali souhaiterait en fait confondre le problème touareg avec la question terroriste, afin de recevoir des financements internationaux qui lui permettraient non pas de lutter contre les terroristes, mais plutôt contre notre peuple. En fait, c'est comme si les groupes terroristes étaient devenus des alliés implicites de l'Etat malien dans leur lutte contre les Touaregs.

Tout le monde sait par exemple que les terroristes rôdent jusqu'à l'une des plus grandes bases de l'armée malienne dans le Nord, à Aguelhok, sans que celle-ci n'ait jamais réagi, alors que le gouvernement reçoit des millions d'euros de matériel militaire pour cela. Et pendant ce temps, à Kidal, notre ancienne école est devenue une base de l'armée malienne. Et on offre des concessions d'exploration pétrolières à des opérateurs internationaux dans la région de Tombouctou…» 

En août 2010, Aqmi exécutait à Kidal un collaborateur des douanes maliennes, dont le métier était de guider les pandores dans l'immensité désertique du nord-Mali. L’homme était surnommé Merzuk. C’était un oncle de Cheikh…

A la fin de l’album, Ousmane chante: «Tout a une fin et autre chose lui succèdera». Les aînés de Tinariwen abandonnèrent un jour la Kalach’ pour s'emparer de guitares. Rien ne dit que les Tamikrest ne troqueront pas leurs instruments pour s'engager un jour sur un autre champ de bataille dans le désert. Mais pour eux, une chose est sûre:

«Nous ne pourrons jamais vivre ailleurs que là ou nos ancêtres ont été enterrés».

Alain Vicky

 

Tamikrest joue le 22 juin, au Point Ephémère (Paris). Les dates de leur tournée européenne sont sur leur site.

Alain Vicky

Journaliste béninois spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: L'armée invisible ougandaise qui a combattu en Irak  Et si l'Afrique devenait une terre de science-fiction  Qui veut faire main basse sur l'or du Congo? 

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