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«On est dans une phase de transition qui n’est pas encore l’après-Bouteflika»

Frédéric Pons, rédacteur en chef de Valeurs actuelles, qui suit l'actualité algérienne depuis vingt ans, évoque dans cet entretien la gestion de la communication relative à la santé du président Bouteflika et la préparation de sa succession à la tête de l'Etat. Frédéric Pons est l'auteur de Algérie, le vrai état des lieux (Calmann Levy, 2013). Il préside l'Association des journalistes de défense et enseigne dans différentes écoles, notamment au Collège interarmées de défense (CID) et à l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr. -Comment analysez-vous les images montrant le président Bouteflika très affaibli ? Les gens qui l'ont fait réapparaître veulent montrer qu'il est encore dans le jeu, ce qui n'est pas tout à fait vrai, mais ils se servent de cette légitimité du président Bouteflika pour mener leurs propres opérations de préparation de la transition. Le fait de remettre le Président en scène avec le Premier ministre et le chef d'état-major accrédite l'idée qu'il est encore là et que ceux qui vont parler le font avec son aval, même si ce n'est pas vrai. Ils se servent de cette image de survie pour légitimer leurs propres discours dans le cadre de la succession. Cette image est une arme dans la stratégie de communication politique qui est en train d'être menée à Alger dans le cap de la préparation de l'après-Bouteflika. Il est à la fin, mais il n'est pas mort politiquement, il est encore utile pour ceux qui préparent la transition. -Vous voulez dire que c'est une façon de gagner du temps en vue de trouver une solution pour assurer la succession ? Les gens qui sont intéressés par une transition, qui veulent conserver leur position politique, financière, sécuritaire et autre, ont intérêt à gagner des délais. La longue absence de Bouteflika a permis à un certain nombre de personnalités politiques de sortir du bois, ce qui a aidé les gens de l'entourage de Bouteflika dans leur propre stratégie. Tous ceux qui ont parlé, sans forcément se déclarer candidats, se sont montrés et cela a permis à ceux qui, dans l'ombre, sont en train de préparer la succession, de les repérer et de dessiner des perspectives. Certains seront des alliés dans le cadre de la transition, d'autres des adversaires. C'est une stratégie de révélation d'ambitions qui vient de se mettre en place. -Ces gens-là qui sont sortis de l'ombre, pour reprendre votre expression, sont des personnalités connues... Bien sûr, tous les noms sont connus, il n'y a pas de grande surprise, sauf que dans ce qu'ils ont dit, dans leur positionnement, même dans leur silence, c'est intéressant pour les gens qui, dans l'ombre, veulent préparer la succession de Bouteflika. L'absence de Bouteflika a été un accélérateur de prises de parole et d'ambitions publiques des uns et des autres. Zeroual et Benflis se sont rapprochés, semble-t-il. Zeroual, compte tenu de son âge pourrait dire qu'il se retire et qu'il faudrait voir plutôt Benflis. Je ne sais pas si le silence imposé sur la santé du président Bouteflika est tactique, mais on est dans une communication politique très fine. On entre dans une deuxième phase en le faisant réapparaître, en faisant croire qu'il est encore là. On est dans une stratégie politique où la communication joue un rôle majeur. -Parmi les candidats potentiels à la succession du président Bouteflika, vous n'avez pas cité Mouloud Hamrouche, qui n'a pas encore pris la parole... Je sais que Benflis fait partie des candidats potentiels que beaucoup de Français observent avec attention ; ils misent sur lui pour toutes sortes de raisons. Hamrouche a peut-être compris qu'il n'a pas intérêt à bouger maintenant, que c'est trop tôt. Il y a manifestement deux approches et deux stratégies différentes chez des gens qui connaissent bien le sérail, le pouvoir de l'intérieur. Il faudrait peut-être que les Algériens se souviennent de ce qui s'est passé au moment de la mort de Boumediène. -Vous dites que la candidature de Benflis est regardée avec intérêt en France. Par quels milieux ? Pour simplifier, à droite notamment et dans les milieux d'affaires, Benflis représente une option réformiste compatible à la fois avec le système algérien, qui va devoir évoluer, et avec le reste du monde. Son passage aux affaires avait montré qu'il avait de bons réseaux, qu'il était très bien accepté et que les idées dont il fait part aujourd'hui montrent qu'il s'inscrit dans une logique réformiste du système, évolutive. A partir du moment où on fait une analyse réaliste de la situation de l'Algérie pour la faire évoluer et la réformer, aussi bien Benflis que Benbitour ou Hamrouche ont une légitimité. Ils représentent chacun une option acceptable dans l'immédiat. -La succession se fera-t-elle sans heurts ? Je le pense, le système est encore fort, il l'a montré dans les différentes crises de ces dernières années. Ceux qui sont pressentis comme successeurs potentiels appartiennent, de fait, au système et n'ont pas intérêt à tout casser ; ils ont plutôt intérêt à épouser le système pour s'installer et ensuite le faire évoluer. Il n'y aura pas, selon moi, de crise ouverte dans le processus de transition. Personne n'y a intérêt. -Vous parlez de communication très fine et de stratégie, pourtant le reproche fait aux politiques est précisément de ne pas avoir communiqué ou pas suffisamment... Je crois beaucoup à l'intelligence politique des décideurs algériens, à leur capacité à gérer la communication. Et le silence fait partie de la communication. Je crois qu'ils ont très bien analysé tout cela et qu'ils sont allés jusqu'au bout des possibilités en matière d'imposition du silence et de l'opacité la plus totale. A la sortie de Bouteflika du Val-de-Grâce, on aurait pu penser que c'était à ce moment-là qu'on allait voir des images, ils ne l'ont pas fait. Peut-être que c'est le petit article de Valeurs actuelles (annonçant la gravité de l'état de santé du Président, ndlr) et l'émotion qu'il a suscitée en Algérie qui ont montré qu'on était à la fin d'un cycle, qu'il fallait passer à autre chose. -Y a-t-il eu une distribution des rôles entre Paris et Alger en matière de communication ? Quand la France héberge un chef d'Etat étranger, la règle est que les autorités françaises ne communiquent pas. On laisse la liberté à la personnalité étrangère à son entourage de dire ce qui peut être dit sur l'état de santé, sur l'agenda du chef de l'Etat soigné. Sauf que l'Algérie, c'est un peu différent. Il y a cette connexion très forte entre la France et l'Algérie, il y a une importante communauté algérienne en France. Je ne crois pas qu'il y ait eu une distribution des rôles, il y a eu une prise de parole publique française de la part de François Hollande parce qu'il y avait une pression aussi très forte sur le gouvernement français. Le président Hollande aurait pu dire plus qu'il en a dit et s'il n'en a pas dit plus, c'est précisément parce qu'il fait tout pour s'en tenir, même si c'est difficile, à cette règle de conduite de tous les présidents français, de gauche ou de droite, quand un chef d'Etat étranger est soigné en France. -La situation n'est-elle pas embarrassante pour Paris ? Plus ça dure, plus c'est embarrassant pour Paris. Le président Bouteflika s'est toujours soigné au Val-de-Grâce. Mais, et c'est pour cela que son état doit être beaucoup plus sérieux, non seulement il ne repart pas en Algérie après sa sortie du Val-de-Grâce, il ne va pas dans un grand hôtel ou à Evian ou sur la Côte d'Azur, il reste dans un établissement hospitalier militaire. Ce qui veut dire que c'est grave et que l'Etat français ne peut pas faire autrement que de continuer à l'accueillir. Et, de fait, l'Etat français se trouve embringué dans le jeu politicien algérien, ce dont il n'a pas envie, semble-t-il. -Pourquoi la presse française s'intéresse-t-elle tant à la santé de Bouteflika ? Il y a ce lien très fort, heurté, chaotique, entre la France et l'Algérie depuis cinquante ans. Il y a la très forte présente algérienne en France. Donc tout ce qui concerne l'Algérie a une résonance très forte ici, en France. On arrive aussi à la fin d'un cycle important de 14 ans de pouvoir de Bouteflika, avec un changement de génération. Cinquante ans après l'indépendance, il y a un phénomène biologique de changement de génération qui ouvre des perspectives nouvelles et donne de l'intérêt à cette succession.  

El Watan

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