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Hassi R’mel : les nouveaux visages de l’esclavage

Salaires trop bas, congés limités, conditions de travail humiliantes. Les entreprises sous-traitantes de Hassi R'mel sont mises en cause par la population ouvrière. Mais les protestations qui se multiplient visent désormais le système qui méprise les travailleurs. «On avait tout étudié : le droit du travail, les missions de l'inspection du Travail, les contrats entre Sonatrach et nos employeurs. On savait tout. On savait qu'on avait raison !» Halim, 30 ans, est conscient que le droit est de son côté. Lundi matin, la décision du tribunal de Laghouat lui a redonné un peu de force. La justice a débouté son employeur et ceux des 1161 employés de Hassi R'mel en grève de la faim depuis le 1er juin : les trois entreprises de catering (restauration) Cieptal, Bayat et Saha, sous-traitantes pour Sonatrach. Le juge est un enfant de Hassi R'mel. Mais cela n'a rien changé, selon Halim : «Nos employeurs ne respectent pas le droit du travail. Point.» Les joues creusées par la grève de la faim, des cernes sous les yeux, ce fils d'employé de Sonatrach a vécu sur la plate-forme gazière presque toute sa vie. «On sacrifie nos vies, ici dans le désert, et voilà comment on nous traite en retour.» Comme Halim, les hommes en grève ne supportent plus les injustices quotidiennes. Adlène, chef pâtissier chez Cieptal, a un exemple qui ferait réagir n'importe quel homme de droit : «Nous sommes payés du 1er au 30 de chaque mois. Soi-disant la machine ne peut pas inclure le 31. Donc, chaque année, 7 jours sont gratuits pour l'employeur. Vous imaginez, 7 jours multipliés par le nombre d'employés ?» Parce que leurs revendications n'aboutissaient pas, ces employés chargés de nourrir tous les travailleurs de l'entreprise nationale de pétrole se sont installés devant les bâtiments administratifs de Sonatrach. Débutants Sur la pelouse, protégés du soleil par des draps posés sur des bâtons de bambou, ils se battent tous les jours contre la démotivation et la fatigue. Car le chemin a été long. Mohamed Fouad Djida, 28 ans, travaille dans le service de buanderie. Vêtu d'un tee-shirt de football rouge, il fume cigarette sur cigarette. «Dès 2011, chez Cieptal, nous avons mis sur pied une plate-forme de revendications. Mais à l'époque, ça a fait un flop !», sourit-il. Les employés veulent que les jours fériés travaillés soient payés, qu'on leur accorde des primes de rendement individuelles et que le salaire atteigne le salaire minimum légal. Les pressions commencent. «Nous étions des débutants, nous ne savions pas comment réagir», raconte Mohamed Fouad. Un PV de conciliation officiel est signé avec l'inspection du Travail et la direction de l'entreprise qui promet d'améliorer les conditions. Dans la foulée, les salaires, inférieurs au minimum légal sont augmentés. «Sur le coup, passer de 17 000 DA à 26 000 DA de salaire, ça a calmé tout le monde», explique le jeune homme. Mais au fil des mois, les promesses ne sont pas tenues, les conditions de travail se détériorent et, surtout, l'augmentation de salaire est absorbée par l'inflation. Le 11 mars dernier, alors que se prépare une importante manifestation des chômeurs à Ouargla, le Premier ministre publie une «instruction relative à la gestion de l'emploi dans les wilayas du Sud». Abdelmalek Sellal y annonce que la rémunération des employés des prestataires de services «ne saurait être inférieure à 80%» des grilles de salaire en vigueur dans l'entreprise cliente. Banderoles «Cela nous a redonné espoir, se souvient Mohamed Fouad. C'est le Premier ministre ! Et nous, on fait bien partie du Sud ! ça devait s'appliquer, forcément ! Nous étions sûrs qu'on obtiendrait gain de cause.» Les employés de Cieptal, Saha et Bayat s'organisent secrètement. Ils savent qu'ils doivent se former. La liste des doléances est longue. Tout comme la liste des inégalités. «Chez Sonatrach, ils travaillent 4 semaines, puis récupèrent 4 semaines. Nous, nous travaillons 6 semaines et nous récupérons 2 semaines. Et la récupération, c'est uniquement s'il n'y a pas de manque d'effectifs», détaille Mohamed Fouad. Les caterings partent à la rencontre de syndicalistes et appellent certains militants des droits de l'homme. Cette formation express sera leur seule force face à la pression ambiante Tandis que les employeurs menacent, l'inspection du Travail répond que sa prérogative se limite à signer des PV de conciliation. «Personne ne nous a écoutés. Pendant 20 jours, on a brandi des banderoles, et rien. Pas une question. Pas un mot sur la radio locale», révèle Ahmed, 28 ans. Les autorités organisent une réunion à la wilaya et promettent de tout résoudre d'ici 30 jours. La grève est suspendue. «Nous étions confiants, le représentant du wali avait signé !», raconte Ahmed. Les 30 jours passent. Rien ne change. Alors, la grève reprend. Au bout de 72 heures, deux avions atterrissent sur le tarmac de Hassi R'mel : 160 travailleurs de Hassi Messaoud venaient remplacer les grévistes. Dépit général. «Tant que les employés de Sonatrach mangent, notre grève n'a pas d'effet», explique Mohamed Fouad. Coup de théâtre le lendemain. Les hommes de Hassi Messaoud apprennent qu'ils sont là pour briser une grève, ils décident de rentrer chez eux, à leurs frais, sous les applaudissements des grévistes. Quelques jours plus tard, c'est par bus, qu'arrivent d'autres remplaçants. «Ceux-là, on leur a pris leurs papiers pour qu'ils ne puissent pas partir d'eux-mêmes», affirme un gréviste. Les menaces se poursuivent. Des plaintes pénales sont déposées contre 9 grévistes. «Les responsables de nos entreprises ont affiché une liste des grévistes et menacent de nous expulser de la ville», raconte Ahmed. La plupart des habitants de Hassi R'mel vivent dans des logements de fonction et ne sont pas propriétaires. Perdre son travail signifie aussi se retrouver à la rue. Dans cette ville où les contrôles d'identité à l'entrée sont la règle, difficile de s'opposer aux autorités. Ce jour-là, une journaliste étrangère est dans la ville. La police est sur les dents. Des hommes en civil ont interdit aux représentants des grévistes de la faim de lui parler. Mais la colère semble prendre le pas sur la peur. Illégal Car depuis le début de l'année, les mouvements de grève se multiplient. Chez Sape, une filiale de Sonatrach, les employés ont fait grève pendant trois jours au mois d'avril : 9 heures de travail par jour, une demi-journée de repos par semaine, pas d'assurance, ni de congé payé, ni d'allocations pour les enfants. Tout est illégal. Mais cinq grévistes ont été licenciés. La grève a été brisée. Depuis le mois de mars, les agents de sécurité de 2SP de Hassi R'mel manifestent également : sit-in pendant les jours de récupération, boycott de la cantine et suppression des écussons sur leurs uniformes de travail. Leur action devrait être renforcée d'ici quelques jours. Les employés des entreprises sous-traitantes sont en majorité depuis 2008. Mais dans ces entreprises, les conditions de travail sont parfois proches de l'humiliation. «Nous préparons la nourriture de Sonatrach, et pour nous nourrir, on nous sert les plats qu'on a préparés 48 heures avant ! Et puis nous n'avons droit ni au dessert ni à la bouteille d'eau minérale», raconte un employé de Ceptal. Tous dénoncent un mépris généralisé : «Pourquoi nos employeurs ne respectent-ils pas le droit ? Nous sommes Algériens aussi !», s'emporte Youssef, employé par 2SP. Dans la ville, on dénonce ces entreprises de sous-traitance, dirigées par des proches du pouvoir. «Des hommes en costume, suceurs de sang», lance un habitant. «Ils ne sont là que pour réaliser des marges à nos dépens», s'emporte Adlène. Pour ce jeune homme, les autorités sont forcément complices : «Nos contrats sont illégaux. Sonatrach ne dit rien. La grève de la faim des travailleurs du catering a provoqué plus d'une dizaine d'intoxications alimentaires chez les ouvriers de Sonatrach. Les sous-traitants ne respectent plus le cahier des charges depuis deux semaines. Mais Sonatrach ne rompt pas le contrat. Comment l'expliquez-vous ?» Esclavage Le ras-le-bol contre ces dirigeants «billiardaires» et «tous copains» gagne tous les ouvriers. «C'est moi qui ai travaillé pour enrichir Chakib Khelil et les autres ! Je n'en ai retiré aucun bénéfice. Ni un logement ni un travail pour mes enfants !», explique un opérateur de Sonatrach proche de la retraite, qui vit dans un immeuble délabré. «Ces gens au pouvoir gèrent comme ils veulent, en avantageant leurs proches», ajoute un autre ouvrier qui constate, qu'ici, «il n'y a plus que des pauvres». Un étudiant de 23 ans se révolte contre ce qu'il appelle un «système d'esclavage» : «La richesse doit aller au peuple !» Dans les bases de Sonatrach aussi, la colère gronde. Depuis le mois de mars, plus de 600 ouvriers réclament l'application de la convention professionnelle. «On nous oblige à travailler 84 heures par semaine, au lieu de 57 et nous ne sommes pas assurés pendant nos périodes de récupération, explique Boukhari Boumidouna, ouvrier et militant politique. Les conditions socioprofessionnelles se sont dégradées pour les travailleurs pendant que les dirigeants deviennent plus riches. Aujourd'hui, nous nous battons pour préserver des acquis sociaux. C'est une lutte des classes !»

El Watan

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