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Laughing all the Way to the Bank, by wwarby via Flickr CC
Laughing all the Way to the Bank, by wwarby via Flickr CC

La «Françafrique» version Sarkozy

Le parquet de Paris a bloqué le 9 juin 2011 l'élargissement d'une enquête de justice sur les fortunes de dictateurs africains et de leur famille. De quoi accentuer ce rapport confus qu'entretient la France à l'Afrique, et à l'argent.

Il y a le printemps, arabe et/ou africain, mais il y aussi les stocks d'hiver, ces fortunes colossales, biens mal acquis par les dictateurs africains et arabes, qui pour la plupart dorment d'un paisible sommeil dans des banques européennes. Ces fortunes ont alimenté la colère des peuples du Sud et poussé timidement les Européens du Nord à soutenir les révolutions, mais, le 9 juin 2011, contre toute attente, le parquet de Paris a refusé aux enquêteurs de poursuivre leurs investigations sur les avoirs de trois despotes africains du Congo-Brazzaville, du Gabon et de la Guinée équatoriale.

Ce n'est pas vraiment une surprise, puisque sur la base d'une enquête de 2007 de l'Office central de répression de la grande délinquance financière à propos du patrimoine immobilier et de multiples comptes bancaires de chefs d’État africains, la plainte déposée en 2008 par Transparency International France et l'ONG Sherpa avait été classée sans suite par le parquet de Paris.

L'affaire ressurgit en novembre 2010, lorsque la Cour de cassation française juge recevable l'ouverture d'une enquête judiciaire contre les chefs d’État congolais Denis Sassou-Nguesso, gabonais Omar Bongo (décédé depuis) et Teodoro Obiang Nguema, de Guinée équatoriale, actuel président en exercice de l’Union africaine.

En République du Congo, l'un des principaux partis d’opposition, l'Union panafricaine pour la démocratie sociale (Upads) soutient la procédure en France. Selon Transparency International, le patrimoine immobilier des ces trois chefs d’Etat sur le territoire français serait estimé à 160 millions d’euros. Selon le Comité catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD), ces chefs d’État auraient détourné ces dernières années entre 75 et 135 milliards d’euros. Enfin, pour Tax Justice Network - Africa, membre du réseau international pour la justice fiscale, l’Afrique a déjà perdu près de 556 milliards d’euros du fait de l’évasion fiscale.

Mais, pour le parquet de Paris, l'histoire s'est donc arrêtée alors que l'argent continue à être détourné, ce qui a poussé les enquêteurs à élargir leur investigations sur les 3 ans qui ont suivi le dépôt de plainte en 2008 —ce que la justice française vient de refuser. Décision «ahurissante» pour William Bourdon, l'avocat des parties civiles et président du Sherpa. Cela coûterait trop cher diplomatiquement parlant.

Monsieur 2%

Bien obligée, la France ratifie la convention de l'ONU contre la corruption en 2003, qui fait de la restitution des avoirs frauduleux un principe du droit international. Bien pensant, le président Sarkozy fait la promesse en 2007 lors de son investiture d'en finir avec la Françafrique. Tout en souhaitant «tourner la page des complaisances, des secrets et des ambiguïtés», il reste sur le terrain de l'avidité:

«L’Amérique et la Chine ont déjà commencé la conquête de l’Afrique. Pendant que l’Europe hésite, les autres avancent.»

La même année, il rend un vibrant hommage très paradoxal à Jacques Foccart, personnalité connue du gros réseau Françafrique. Jusqu'à 2011, où il finit par nommer un ministre de l'Intérieur et d'Outre-mer qui n'est autre que Claude Guéant, ancien bras droit de Charles Pasqua, le tout puissant Monsieur Françafrique.

Le président français est lui-même un ami personnel de l'actuel président gabonais, fils de son ami Omar Bongo, tout comme il l'est ami de Denis Sassou-Nguesso —deux des trois présidents touchés par la plainte— ce qui n'est pas de nature à pousser les enquêtes plus loin.

Le problème est-il aussi financier? Possible, dans la mesure où les flux de capitaux illicites sortant d’Afrique représentent en moyenne une vingtaine de milliards d’euros par an, à rajouter au déficit de la balance commerciale française qui a atteint des pics —61 milliards d'euros depuis le début de l'année, en hausse par rapport à l'année dernière— mais qui reste toujours positive avec l'Afrique.

Ce qui contredit le discours de Sarkozy («économiquement, nous n'avons pas besoin de l'Afrique»), arguant du fait que le continent noir ne représente que 2% des échanges commerciaux de la France avec le monde. Ce qui, par ailleurs, est faux: les derniers chiffres des douanes françaises (mai 2011) montrent que les exportations vers l'Afrique représentent 6,6% de l'ensemble des exportations françaises, et les importations 5,4% de l'ensemble de ses importations, soit 6% de ses échanges commerciaux en valeur. Davantage que les échanges de la France avec le Proche et Moyen-Orient, mais surtout trois fois plus que le chiffre annoncé par Sarkozy.

Sans compter que les importations en provenance d'Afrique sont stratégiques: pétrole et gaz d'Algérie, du Nigeria et d'Angola, uranium du Niger pour faire tourner ses centrales, et le cacao —si l'on considère que le chocolat est stratégique pour les dépressifs français de la crise.

Alignement à gauche

Pour ce qui est de la gauche, qui aurait le monopole des bons sentiments, le schéma est globalement le même. Elle n'a pas réagi au refus de l'élargisssement de l'enquête contre les trois chefs d'Etat africains, et, dans ses rapports à l'Afrique, le malentendu est identique. Les années Mitterrand n'ont rien donné de réellement bon à l'Afrique, jusqu'à aujourd'hui, où les ténors de la rose ont «oublié»» de soutenir dans un premier temps les démocrates du continent, pour tenter de se rattraper, un peu lamentablement, par la suite.

Une innovation cependant pour la nouvelle gauche française dans ses rapports à l'argent: en décidant, chose impensable il y a quelques années, de mettre un patron du FMI à sa tête même s'il n'en n'est plus question aujourd'hui avec l’affaire DSK, c'est tout un discours qui change de nature. Pour les socialistes français, le FMI n'est plus cette machine ultralibéraliste à affamer les peuples du Tiers-Monde, Afrique comprise. C'est une sympathique organisation humanitaire. Même si cet avis n'est pas partagé par les socialistes grecs. 

Chawki Amari

Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

Ses derniers articles: L'effroyable tragédie du FLN  Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan  Bigeard, le tortionnaire vu comme un résistant 

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