mis à jour le

world, by gabrieldeurioste via Flickr CC
world, by gabrieldeurioste via Flickr CC

Kadhafi et les «Etats désunis d’Afrique»

Kadhafi rêvait des Etats-Unis d’Afrique, mais la crise libyenne divise chaque jour un peu plus le continent. De plus en plus de pays foulent aux pieds la position de l'Union africaine, qui continue à prôner le dialogue avec le guide libyen, un de ses plus importants bailleurs de fonds.

L’atmosphère sera électrique fin juin à Malabo, en Guinée équatoriale, lors du prochain sommet de l’Union africaine (UA). L’organisation panafricaine joue en effet dans les sables libyens une grande partie de sa crédibilité sur la scène internationale. Depuis le début du conflit, l’UA tente un grand écart diplomatique, de plus en plus difficile à tenir.

D’un côté, elle critique l’intervention dans un pays membre de l’Otan d’anciennes puissances coloniales comme la France et la Grande-Bretagne, en pointe dans les opérations militaires. Le président de la Commission, le Gabonais Jean Ping, répète à qui veut l’entendre que la Libye est un pays africain et que l’UA ne saurait être écartée d’une solution à la crise. Pour lui, assassiner Kadhafi ferait reculer l’Afrique de 50 ans, la ramènerait aux temps du martyr Patrice Lumumba.

L’UA ne cesse d’appeler à la fin immédiate des hostilités et au dialogue avec le régime de celui qui s’était sacré «roi des rois africains».

«Lâcher» Kadhafi

Mais l’organisation panafricaine est dans le même temps de plus en plus pressée par les Occidentaux de «lâcher» Kadhafi. La secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton a même, depuis le siège de l’UA, appelé le 13 juin 2011 les capitales africaines à «suspendre les activités des ambassades et à expulser les diplomates pro-Kadhafi».

En outre, de plus en plus de pays foulent aux pieds la position panafricaine pour jouer en solo leur partition, espérant en tirer des avantages diplomatiques et, à terme, financiers.

Dans le camp des pro-insurgés, le Sénégal est en pole position, l’hyperactif président Abdoulaye Wade étant même le premier chef d’Etat étranger à avoir fait le voyage pour Benghazi, le fief rebelle. Un revirement spectaculaire, car ce même Wade avait accueilli le Guide libyen en décembre 2010 à Dakar, le gratifiant de «compagnon de lutte pour l’édification des Etats-Unis d’Afrique».

Mais le Conseil national de transition (CNT) peut également compter sur la reconnaissance officielle de la Gambie et le soutien de la Mauritanie et du Liberia.

De son côté, Le camp Kadhafi a l’oreille attentive de ses voisins sahéliens du Sud, en premier lieu le Mali et le Tchad, ainsi que de l’Afrique du Sud. Le président Jacob Zuma a même fait le voyage de Tripoli pour tenter, sans succès, une médiation.

Cacophonie diplomatique

Dans cette vaste cacophonie diplomatique (Zuma à Tripoli, Wade à Benghazi), ils sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur le rôle de l’UA et même de sa pertinence pour résoudre les crises.

«C’est toujours les autres qui résolvent nos problèmes», regrette un journal burkinabè, L’Express du Faso. «Il ne faut rien attendre de l’Afrique en ce qui concerne la résolution de la crise en Libye […] finalement, on se demande à quoi servent cette Union africaine et son Conseil de paix et de sécurité qui véritablement n’existent que par leur appellation?»

Les chefs d’Etat africains «manquent de fermeté et par conséquent ne semblent pas en mesure d’assurer l’avenir politique, économique et social de l’Afrique. N’est-ce pas pour cela que le continent continuera d’être piloté par les grandes puissances qui y interviennent en terrain conquis?», se demande le journal.

«Où est passé le bel idéal de l’Unité africaine?», renchérit le Journal du Mali.

Des responsables sénégalais se demandent même s’il ne faut pas «réduire l’Union africaine à un rôle d’orientation et d’impulsion stratégique et laisser la tâche de mener l’intégration économique aux communautés régionales».

Boucler le budget sans le Guide

L’Union africaine et les Etats-Unis d’Afrique sont-ils donc des concepts dépassés pour un continent en plein décollage économique, mais aux situations si hétérogènes?

A l’heure où la solidarité au sein de la zone Euro est mise à rude épreuve par les crises en Grèce, au Portugal, en Espagne et en Irlande, imagine-t-on l’Afrique du Sud payer pour le déficit budgétaire centrafricain ou la reconstruction au Liberia? Quel avenir pour une Union africaine incapable de financer la construction de son propre siège à Addis Abeba, payé et bâti par les Chinois?

La chute de Kadhafi priverait en outre l’UA d’un de ses principaux bailleurs de fonds. Comment boucler le budget sans le carnet de chèques du colonel? Surtout si on n’a pas soutenu les insurgés qui seront un jour, probablement, aux manettes… Au siège de l’UA, les comptables doivent s’arracher les cheveux.

Cinq pays africains assurent traditionnellement la majorité des financements du continent: la Libye, l’Algérie, le Nigeria, l’Egypte et l’Afrique du Sud. Mais une grande partie du budget est assurée par des puissances extérieures au continent, notamment celles qui sont militairement engagées en Libye pour… pousser Kadhafi au départ.

L’Union africaine est dans une position très inconfortable et sa dépendance financière envers les bailleurs de fonds étrangers n’en devient que plus criante.

Trouver d'autres sources de financement

Si elle veut ne serait-ce que survivre, elle doit trouver en elle-même les sources de son financement. Mais pour cela il faudrait une volonté politique forte, un leadership incontesté pour imposer des solutions douloureuses au porte-monnaie…

Pourquoi ne pas réfléchir à une taxe prélevée sur les tous les billets d’avions en Afrique? Prélevée à chaque atterrissage et décollage sur le continent? Et une taxe identique sur les transports maritimes, prélevée dans les ports? Et une autre taxe, minime, sur les opérateurs de téléphonie mobile? Et une autre sur les grands groupes miniers ou pétroliers?

Ces taxes doivent être relativement indolores et ne pas dissuader les investisseurs privés ou pénaliser les consommateurs africains. Mais elles permettraient à l’Union africaine d’avoir davantage de ressources propres; non pas pour gonfler le nombre de ses fonctionnaires, mais pour enfin peser sur l’Histoire d’un continent qui, pour l’instant, se fait sans elle.

Adrien Hart

Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: L'Afrique qui marche est anglophone  Le Sénégal a du pain sur la planche  Mali: Paris et Washington, pas d'accord 

Abdoulaye Wade

Abdoulaye Wade

Pourquoi son retour inquiète Macky Sall

Pourquoi son retour inquiète Macky Sall

Gorgui

Les vraies raisons de son retour

Les vraies raisons de son retour

Atouts

Sénégal: Aminata Touré pourra-t-elle rester une Dame de fer?

Sénégal: Aminata Touré pourra-t-elle rester une Dame de fer?

diplomatie

terrorisme

La Libye proteste contre l'intervention «injustifiée» de la France

La Libye proteste contre l'intervention «injustifiée» de la France

AFP

Egypte: le chef de la diplomatie en Israël pour une rare visite

Egypte: le chef de la diplomatie en Israël pour une rare visite

AFP

La Libye menacée de devenir une nouvelle Syrie, craint son chef de la diplomatie

La Libye menacée de devenir une nouvelle Syrie, craint son chef de la diplomatie

économie

AFP

Burundi: une économie au point mort faute de carburant

Burundi: une économie au point mort faute de carburant

AFP

Économie et lutte antiterroriste au coeur d'une visite de Cazeneuve

Économie et lutte antiterroriste au coeur d'une visite de Cazeneuve

AFP

Le Bénin mise sur le tourisme pour dynamiser son économie

Le Bénin mise sur le tourisme pour dynamiser son économie