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Que de sottises !

Il n'est pas mauvais de recevoir, de temps à autre, une leçon de modestie et de découvrir qu'en nous croyant profond, nous disons des sottises. Comme ces sociologues que Nathalie Heinich, elle-même sociologue, prend à partie, avec beaucoup d'esprit, dans un livre que les non-sociologues ont intérêt à méditer(1). Loin de se limiter à citer les âneries de ses confrères, elle nous explique quels abus de langage, quels procédés mentaux produisent des sottises et, par là même, elle nous incite à conduire de façon rationnelle nos réflexions. C'est un peu un nouveau Discours de la méthode que cette cartésienne nous propose. Le défaut le plus courant consiste en l'emploi de généralités. Non qu'une généralité soit toujours fausse : elle peut conclure une série de recherches. Mais le plus souvent, elle ne conclut rien et tient lieu d'évidence. Ainsi dit-on «la société» comme si elle formait un tout homogène, en oubliant qu'elle se compose de groupes, de classes ou de clans qui s'opposent et interdisent de la concevoir de façon globale. Se demander où va la société algérienne, par exemple, n'a aucun sens car paysans sans terre, propriétaires fonciers, jeunes sans travail, oligarques à la tête d'une grande société ou titulaires d'un poste ministériel ne composent pas un ensemble cohérent, mais riche de contradictions et à l'avenir incertain. Aussi faut-il s'interdire, estime N. Heinich, d'utiliser, avant toute étude, des termes qui, dans la conversation courante, nous paraissent significatifs, alors que, proposés sans la moindre analyse, ils ne veulent rien dire. Tels pouvoir - mais le pouvoir de quel groupe, le pouvoir sur quoi, sur qui ? - Etat - mais quelle fraction de l'Etat ? - l'opinion - mais de qui ? Mesurée comment ? Tous ces mots-valises nous font dire des sottises et nous empêchent de penser. Comme paralyse la réflexion ce que Nathalie Heinich appelle «l'anthropomorphisme conceptuel» qui consiste à prêter aux concepts une âme ou une volonté. Démarche purement magique, qui fait de notions abstraites des êtres vivants et leur prête des intentions : la société ne supporte pas que..., l'opinion n'admettra jamais que... : autant d'êtres fantomatiques que nous inventons et qui nous détournent de toute approche rationnelle. Ainsi de l'Etat a décidé que..., alors qu'il s'agirait de préciser quels décideurs, dotés de quels pouvoirs, ont pris telle ou telle mesure aboutissant à ce que... «Là on commence à faire du vrai travail», dit Nathalie Heinich. De la même façon, on s'interdira d'affirmer que la religion exige..., car la religion n'existe pas sans les interprétations, diverses et souvent contradictoires, qu'en donnent ceux qui parlent en son nom, à une époque donnée, dans un contexte social particulier. Une autre erreur consiste à se focaliser sur des exceptions. Ce que font bien des citoyens quand ils s'inquiètent du nombre croissant de violences dans leur pays. Or si élevé qu'il soit, il reste de très loin inférieur à la norme et aucune grande ville d'Europe ou du Maghreb ne s'est transformée en abattoir. «La vraie question, estime N. Heinich, n'est pas de savoir pourquoi il y a de la violence, elle est plutôt de comprendre comment il se fait que tant de gens puissent vivre normalement sans craindre d'être attaqués par des gens plus forts qu'eux.» Il est vrai que la télévision cite presque chaque jour des meurtres, des viols, des enlèvements d'enfants... Mais se référer à ce qu'elle montre pour prétendre que la violence est générale est une erreur. C'est oublier que les images télévisuelles ne reproduisent pas le réel, mais le construisent : c'est le journaliste qui décide quel découpage opérer dans la réalité, quels faits mettre en valeur, selon quelle hiérarchie, à quel moment du journal les présenter, accompagnés de quels commentaires. Le réel de la télévision est le produit d'un montage ; la représentation de la réalité n'est pas sa présentation pure et simple. Confusion de la cause et de l'effet - depuis qu'il y a un policier à ce carrefour, c'est l'embouteillage permanent ! -, idéalisation du passé - avant, on n'aurait jamais vu ça -, erreur d'échelle : fils de pauvre, Kader est entré à l'ENA : la thèse de Bourdieu sur les héritiers est donc fausse -, les sottises que nous disons sont innombrables. Telle, encore, celle qui confond une fonction et la personne qui l'exerce. Ce qu'une femme écrit n'a pas de rapport direct avec son appartenance à un sexe. Il est donc absurde d'écrire qu'elle est écrivaine ou chercheure. Si l'on y tient, soyons logique : disons une mannequine, une modèle, une témoine et, s'il s'agit d'un homme, un person, un victime, un sentinel... 1) Le Bêtisier du sociologue, éditions Klincksieck.

El Watan

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