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«La cooptation d’un président ne servira pas l’Algérie»

Kaddour Chouicha, universitaire et membre du comité directeur de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme, dresse un tableau noir de la situation politique en Algérie. M. Chouicha est aussi coordinateur national du syndicat supérieur, organisation à qui l'administration refuse l'enregistrement. Ce syndicaliste avance des propositions pour instaurer un Etat de droit et démocratique.   - L'Algérie vit une crise politique chronique. A un an de l'élection présidentielle, le président Bouteflika est en France depuis plus de 42 jours pour raisons de santé. Des observateurs s'inquiètent sur la situation actuelle qualifiée de très tendue. Qu'en pensez-vous ?     Nous vivons depuis des décennies une crise sociale et politique profonde. Le constat est triste, mais on ne peut pas échapper à la réalité : des Algériens s'immolent par le feu, d'autres fuient le pays dans des embarcations de fortune. La question des disparus n'a trouvé aucune avancée. Il y a des cas de torture en Algérie. Les disparités sont de plus en plus criantes dans la redistribution de la rente, pendant que la corruption a atteint des niveaux alarmants.   - Ce n'est pas le fait que le président Bouteflika soit en France depuis plus de 42 jours pour des raisons de santé qui pose problème. Nous avons déjà connu un Président qui a été poussé à démissionner, un autre qui a été assassiné...   On ne doit pas être fixé que sur l'état de santé du Président. C'est certes important, mais croire que c'est un événement majeur dans ce pays, je ne le pense pas du tout. Il y a une tentative de salir un clan (même si ce dernier a une part de responsabilité) pour blanchir un autre clan. On est en train de faire de ce clan le seul coupable. Pour que demain, l'on puisse dire : ceux qui sont coupables de scandales sont écartés maintenant. Et ceux qui restent sont automatiquement blanchis. Ceux qui ont coopté depuis plusieurs années les présidents successifs sont comptables de la situation. C'est le même système qui continue. Le plus grave, c'est que l'Algérie risque de payer cher cette lutte de clans.   - Que signifie pour vous l'idée actuellement réitérée selon laquelle «l'armée doit être garante de la transition douce ou pacifique» ?   L'histoire de l'Algérie le prouve : lorsque l'armée décide de mettre un pied dans la politique, c'est là qu'il y a le plus de problèmes. La question qui se pose est la suivante : aller à une transition douce pour qui ? On a beau dire que c'est pour l'Algérie, mais certains espèrent que l'Algérie reste dans le chaos actuel parce qu'ils ont des privilèges à préserver. Dans ce cas-là, nous n'avons pas besoin de «transition douce». Certains espèrent l'intervention de l'armée. Mais qu'est-ce qu'ils veulent de plus que la situation actuelle ? Nous avons des institutions de façade servant de devanture démocratique, mais derrière, il y a un bloc qui décide. Ce ne sont pas des civils élus qui décident, mais un bloc sécuritaire.     - Parlons de l'après-Bouteflika. Des noms de potentiels successeurs sont évoqués : Zeroual, Belkhadem, Sellal, Hamrouche, Benbitour... Ce sont des signes avant-coureurs d'une autre cooptation d'un homme de consensus.  L'on est alors encore bien loin d'une perspective de scrutin crédible et équitable. Surtout que tout le monde sait que la moyenne de participation aux différents scrutins n'a jamais dépassé les 20%...   Oui effectivement, comme le dit si bien un adage populaire, «nous ne sommes pas sortis de l'auberge». Nous avons un Président actuel qui a été coopté. D'autres attendent leur tour en espérant être choisis par le bloc sécuritaire qui décide. Tant qu'on est dans ce mode de cooptation, le pays n'a aucune chance de sortir de la crise. La cooptation de personnes, quelles que soient leurs compétences ou leur mérite, n'aboutira jamais à une issue heureuse pour le pays.   - Des hommes politiques de l'opposition ont lancé une campagne pour une deuxième République avec à la clé «une période de transition de deux à trois ans, avec un moratoire sur les élections et l'ouverture politique et médiatique pour jeter les bases d'un changement politique via un suffrage universel». Que pensez-vous de cette initiative ?   Cet objectif est beau. Toutefois, il faut être naïf pour croire que les choses vont se passer aussi facilement. Les décideurs sont-ils à court d'idées de sortie de crise ? Ont-ils besoin de telles idées ? De deux choses l'une : soit les initiateurs de cette belle idée ne saisissent pas ce qui est en train de se passer, ou ont-ils un autre objectif en tête. Qui va être d'accord avec cette transition ? Qui fera cette transition ? Parmi ceux qui décident, qui est d'accord pour qu'il y ait des élections libres et honnêtes ? Si les décideurs ne sont pas d'accord, comment les initiateurs de cette idée comptent-ils les convaincre d'accepter qu'il y ait des élections libres et honnêtes ? Soit ils sont naïfs, ou ils veulent eux aussi être cooptés par les décideurs. Ceux qui détiennent le pouvoir en Algérie ne le lâcheront pas facilement. Il n'est pas question d'attendre de leur part une ouverture, aussi maîtrisée soit-elle. Ce pouvoir est passé par une période de normalisation des champs politique, associatif et syndical en promulguant des lois restrictives des libertés. Avec ces restrictions et ce verrouillage, peut-on s'attendre à une quelconque ouverture vers plus de liberté et de démocratie ? C'est pourquoi je crois que ces initiatives, aussi belles soit-elles, n'auront pas de lendemain.      - Quelles sont vos propositions pour aller vers une transition démocratique et un Etat de droit ?   Il faut lutter pacifiquement pour changer de système. Cela exige un travail de longue haleine et non pas simplement des initiatives conjoncturelles. Il ne faut pas croire qu'on peut réussir facilement à lancer un mouvement politique qui puisse peser dans une situation où les rapports de force sont très défavorables au changement. Ce ne sera pas facile. Il faut d'abord libérer le champ politique. Toutes les forces patriotiques et républicaines doivent se rassembler autour d'un minimum qui consiste à lever cette chape de plomb sur l'exercice de l'activité politique. Il faut aussi démanteler les entraves aux libertés syndicales et ouvrir l'audiovisuel. Tant qu'il y a tous ces verrous liberticides, aucun espoir de changement n'est permis. Toute sortie de crise exige une rupture. - Une rupture qui passe par...   Une rupture qui passe par un libre exercice de la politique et de l'activité syndicale et associative. Les élections sont en fin du processus. Tant qu'il y a un verrouillage de l'activité politique et syndicale, il n'y a aucun espoir d'avoir des élections libres et crédibles. Les élections ne sont qu'une finalité à l'issue de tout un processus. Des gens essayent de nous faire croire qu'en désignant telle ou telle personne au poste de président de la République, on aboutira à une sortie de crise. Plus la crise s'accentue, moins il y aura d'Algériens qui se rendront aux urnes. L'histoire récente des anciens présidents algériens, jusque-là tous cooptés par le bloc sécuritaire, prouve que ce n'est pas la meilleure manière de sortir le pays de la crise chronique.        - Que pensez-vous de l'idée de la révision de la Constitution ?   A chaque fois que l'on parle de révision de la Constitution, le débat se limite à quelques articles qui régissent les rapports de force à l'intérieur du régime. Toutes les révisions se sont focalisées sur la question de savoir qui aura le plus de pouvoir à l'intérieur du sérail. La Constitution - comme d'ailleurs beaucoup de lois - n'a jamais été appliquée en Algérie. Alors que la Constitution actuelle garantit les libertés syndicales et d'association, la réalité est toute autre. Alors que la Constitution stipule clairement que les accords internationaux ratifiés par l'Algérie ont une primauté sur les lois nationales, dans la réalité, ce n'est pas le cas.

El Watan

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