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L'institut Pasteur de Guinée, «Pastoria» en soussou. © Fabien Offner, tous droits réservés.
L'institut Pasteur de Guinée, «Pastoria» en soussou. © Fabien Offner, tous droits réservés.

«Pastoria», l'espoir vacillant des victimes de serpents

Le centre Pasteur de Kindia, en Guinée, tente de soigner les personnes mordues par des serpents malgré des moyens dérisoires et déclinants.

A 30 mètres d’une route de terre, des enfants à moitié nus crient et s’agitent dans les rizières verdoyantes inondées par les pluies d’été. L’un d’eux frappe quelque chose à terre avec sa bêche. Il s’arrête et soulève avec précaution son outil au bout duquel pend un cobra, l’un des nombreux serpents mortels de Guinée.

S’ils avaient été mordus, ces enfants auraient peut-être pu être sauvés. Leur champ borde en effet l’Institut Pasteur de Kindia, où se trouve l’unique centre de traitement des envenimations du pays, à quatre heures de route au nord de Conakry. C’est ici que s’installèrent dès la première moitié du XXe siècle des chercheurs français, pour ravitailler les laboratoires parisiens en singes et en venin. Des cages rouillées en témoignent, de même qu’une tombe cachée dans les herbes hautes où est enterré Tarzan, le premier chimpanzé immunisé contre la tuberculose via le vaccin BCG.

Le centre se résume à la première petite maison que l’on rencontre en entrant dans le vaste parc qu’est l’Institut, où une dizaine de bâtiments sont dispersés en pleine savane humide. Sur le pas de la porte, un cobra peint orne le mur, le cou gonflé, prêt à attaquer.

Allongée sur un lit de l’une des deux chambres, Mariam sanglote. Le venin a gonflé toute la main droite et l’avant-bras de sa fille. Dans la salle d’accueil, un vieil homme veille sa femme également mordue à la main —comme la plupart des victimes, attaquées en repiquant le riz ou en désherbant un champ. Ils ont fait des heures de route à trois sur une moto, de laquelle ils sont tombés, avant d’arriver à «Pastoria», «chez Pasteur» en langue soussou.

Un problème qui «n'existe pas»

«C’est très difficile de connaître le temps écoulé entre la morsure et la consultation, car les gens le cachent pour ne pas qu’on leur fasse de reproches», explique Cellou Baldé, arrivé à l’Institut en 1981 en tant que directeur du laboratoire d’entomologie.

Souvent, les victimes aggravent leur cas en perdant un temps précieux chez d’impuissants guérisseurs ou en se faisant poser de dangereux garrots.

Sur la porte du bureau du médecin, affichée à côté d’une photo de moustique en gros plan, une autocitation:

«Les plus vieilles pathologies du monde rural qui, aujourd’hui comme hier continuent de faire ravage, sont bien le paludisme et les envenimations.»

Jusqu’à 1,5 million de personnes sont envenimées chaque année par des serpents en Afrique subsaharienne, selon les estimations d’une récente étude de l’Institut de recherche pour le développement. Au moins 7.000 personnes en mourraient et jusqu’au double seraient amputées. «Un problème de santé publique négligé», selon l’Organisation mondiale de la santé, qui a mis en ligne en 2010 une base de données sur les serpents venimeux pour aider à la mise au point de sérums adaptés.

Cellou Baldé et ses trois aides ont vu passer 193 patients entre le 1er janvier et le 31 juillet 2011. Un seul est décédé. Les cartons de l’Institut sont actuellement pleins d’un efficace cocktail à base de venins de serpents africains offerts pour tests par un laboratoire mexicain.

Mais cela n’a pas toujours été le cas. Entre 1997 et 1999, 20% des patients de Cellou Baldé sont décédés. La production du sérum de référence avait été arrêtée. Difficile pour un laboratoire de vendre un produit onéreux aux principales victimes que sont les paysans, les plus pauvres des pays les plus pauvres. D’autant plus que faute d’études statistiques menées à grande échelle, ce problème n’a pas d’existence officielle. Qui s’occuperait d’un problème qui n’existe pas?

Débrouillardise

Dans une Guinée rêvée, l’Institut Pasteur de Kindia produirait du sérum sur place et le distribuerait partout dans le pays —voire partout en Afrique. Dans la Guinée réelle, il est impensable de compter sur des investissements en équipements et en personnes. Le soir, quand le tour d’électricité de l’Institut est passé, les générateurs ronronnent dans la nuit étoilée.

«Nous n’avons qu’un simple budget de fonctionnement, puisqu’il n’y a pas de budget pour la recherche», explique le directeur général de l’Institut, Mamadou Yéro Boiro.

Depuis son arrivée en 2007, il réclame en vain le bitumage des quelques kilomètres de route qui mènent à Kindia.

«Il est extrêmement difficile de travailler dans nos conditions», déplore Cellou Baldé, qui gagne 100 euros par mois après huit ans d’études, dont une thèse obtenue à Moscou. «Si on a pu obtenir des résultats, c’est grâce à l’appui de chercheurs internationaux, en contournant l’administration.»

L’Institut se «débrouille», selon l’expression locale. Dans le serpentarium, des dizaines de bocaux de formol classés par espèces sont alignés sur des étagères. Certains sont de simples pots de mayonnaise «made in Dubaï». Dans la salle voisine, les serpents vivants n’occupent qu’une petite partie des cages. Un employé a pour tâche d’en capturer à l’occasion. Cela lui a déjà coûté un doigt.

Tout ici renvoie au passé, des laboratoires vétustes aux bâtiments en ruine du ministère de l’Elevage envahis par la végétation qui donnent au paysage un air d’Angkor africain.

Cellou Baldé travaille depuis longtemps dans cet environnement immuable, mais n’exclut pas de s’arracher à ses racines:

«Si notre stock de sérums n’est pas renouvelé, je partirai. Rester pour voir les gens venir mourir ici sans que je puisse les aider, ça ne m’intéresse pas.»

Fabien Offner


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Fabien Offner

Fabien Offner. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique de l'ouest. Il est basé à Bamako.

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