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Yatenga © Sabine Cessou, tous droits réservés.
Yatenga © Sabine Cessou, tous droits réservés.

Les hauts lieux du Harlem noir et blanc

Voilà encore dix ans, Harlem, situé au nord de l'île de Manhattan, était l'un des quartiers les plus pauvres et les plus dangereux de New York. Aujourd'hui, il connaît une véritable renaissance.

Ce sont deux bars côte à côte, conçus comme le yin et le yang. L’un noir, The Shrine, plutôt axé musique, danse et cocktails. L’autre blanc, le Yatenga, se présente comme un bistrot français, avec menu et ambiance «frenchy». Ces hauts lieux du Harlem désormais multiracial sont tenus par le Burkinabè Abdel Ouedraogo, frère du réalisateur Idrissa Ouedraogo, et sa femme israélienne Sivan.

Inimaginable dans le New York des années 1990: un taxi jaune de Manhattan, conduit par un blanc, ne refuse pas de se rendre plus haut que la 96e rue, va même se risquer jusqu’à la 133e, en plein Harlem. Sur le trottoir, devant deux bars, pas de fumeurs de crack en vue ni de patrouilles de police. Seulement quelques petits groupes multiraciaux qui s’apostrophent en français, en anglais et diverses langues africaines, dans une ambiance bon enfant.

Le Shrine et le café Yatenga attirent une population jeune, noire, blanche et latino: beaucoup d’étudiants de l’université de Columbia, toute proche, et qui louent des chambres dans le quartier.

Un nouveau Harlem

Tel est le nouveau visage de Harlem, centre historique de l’Amérique noire, notamment filmé par Spike Lee dans Malcolm X ou Do The Right Thing. C’est là, sur la 116e rue, que se sont installés les immigrés ouest-africains à la fin des années 1980, avant que le quartier ne démarre sa «gentrification», un processus d’embourgeoisement, de spéculation et de hausse des loyers qui a tout changé depuis le milieu des années 1990.

Ici, pas de problème de sécurité. «Nous avons un poste de police juste en face», précise Sivan, la patronne. Situé au nord de Central Park, Harlem était réputé dangereux voilà encore dix ans.

«Depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center, les maires de New York ont donné un grand coup de torchon, explique Assane, chauffeur de taxi sénégalais qui attend le client dans sa voiture noire devant le Yatenga.

Michael Bloomberg, le maire actuel, a vraiment réussi à sécuriser la ville, jusque dans le Queens et le Bronx. Du coup, on entend beaucoup moins parler d’assassinats de chauffeurs de taxi ouest-africains. Ce genre d’histoire est devenu très rare.»

Afrobeat et coq au vin

Façade noire, volutes de musique Afrobeat qui s’échappent par la porte, jeunes gens qui dansent sous les paillettes lumineuses des spots… The Shrine a ouvert en 2006 sur le Boulevard Adam Clayton Powell Jr., le prolongement de la 7e Avenue. En hommage à Fela, l’endroit porte le même nom que le quartier général du pape de l’Afrobeat au Nigeria.

The Shrine, lieu de pèlerinage à Lagos pour tous les fans de Fela, est devenu à New York un emblème du Harlem actuel. Des orchestres live y jouent de l’Afrobeat, du jazz, du R’n’B et de la soul, mais aussi du folk russe, du biniou breton et de la musique indienne.

Abdel Ouedraogo, percussionniste burkinabè et sa femme Sivan, architecte israélienne, se sont rencontrés voilà douze ans dans un restaurant français de New York. Pour le Yatenga, ils ont voulu reproduire l’esprit du bistrot français, avec une carte proposant soupe à l’oignon, escargots, foie gras et coq au vin… Le Shrine, lui, a donné à ses cocktails des noms à sonorités plus africaines: Sankara, Mossi, Dogon, mais aussi Muslim Jew ou Afro Tip…

Le Shrine, qui a ouvert dans l’ancien siège d’une association dénommée Black United Fund Plaza, a enlevé le «d» de Fund pour laisser place au «Fun». Le Yatenga, lui, s’est niché dans les locaux d’un ancien restaurant africain. L’un de ceux qui n’a pas résisté à la hausse des loyers dans Harlem, et a dû trouver un bail moins cher dans le Bronx, plus au Nord.

«Abdel a réalisé ici son vieux rêve de musicien», raconte Sivan. Son mari participe aussi au Mafrika Music Festival, une fête gratuite lancée en 2006 par la société de production Burkinabe Entertainment. L’objectif: faire mieux connaître les artistes africains en leur offrant une scène, tous les étés, dans le Marcus Garvey Park, un jardin public du quartier.

«On a voulu faire un endroit sympathique qui nous ressemblait», explique Abdel. Le musicien parle plus volontiers de ses rencontres avec Alpha Blondy ou de ses voyages à Kingston (Jamaïque) que de lui…

Prochaine étape du rêve mondialisé qu’incarne le Yatenga: ouvrir un petit frère du bar à Ouaga, la capitale burkinabè, et un autre en Israël.

Sabine Cessou, à New York

Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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