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Une terasse de café déserte à Sidi Bousaïd, près de Tunis, le 5 février 2011. REUTERS/Louafi Larbi
Une terasse de café déserte à Sidi Bousaïd, près de Tunis, le 5 février 2011. REUTERS/Louafi Larbi

Le défi économique de la Tunisie de l'après Ben Ali

La révolution tunisienne a bouleversé une économie relativement performante mais totalement corrompue. Sans amélioration de la condition du peuple, le pays court à sa perte.

La révolution tunisienne fait face à un défi économique qu’elle doit surmonter si elle ne veut pas être récupérée par les extrémistes. Les islamistes ont certes laissé entendre, au début, qu’ils n’étaient pas intéressés par le pouvoir mais leur posture s’apparente à la stratégie de l’échec qu’ils souhaitent de leurs vœux car, dans ce cas, ils seront appelés pour assurer l’exclusivité du pouvoir. Ils sont persuadés que les nouveaux dirigeants ne réussiront pas à satisfaire les aspirations d’un peuple qui s’est révolté pour améliorer ses conditions matérielles. La révolution a eu d’ailleurs une origine purement sociale avant de devenir politique.

Chômage endémique

La Tunisie avait fait de sérieux progrès économiques mais ils n’ont profité qu’à une caste minoritaire proche de la famille Ben Ali et des services sécuritaires qui étaient le fondement du régime. Les nouveaux dirigeants ont des priorités immédiates. Ils doivent s’attaquer à l’explosion du nombre de chômeurs mais surtout, ouvrir des perspectives d’avenir aux diplômés universitaires qui, en 2009, comptaient 55% en recherche d’emploi. Certaines villes de province affichent des taux de chômage de 46% avec des pics de 60% pour les jeunes. La situation du chômage est devenue alarmante car aux 520.000 personnes sans emploi risquent de s’ajouter 200.000 autres à la suite de la révolution ainsi que les 80.000 nouveaux diplômés sortant des universités en juillet 2011. Jusqu’à présent, seules des solutions homéopathiques ont été envisagées par le nouveau régime avec l’embauche de 60.000 nouveaux fonctionnaires: Fonction publique, Armée et Sûreté nationale.

Les difficultés de la Tunisie sont structurelles car l’économie est entièrement dépendante des pays occidentaux alors que l’agriculture a été délaissée au profit des métiers de la ville. Le pays n’avait pas suffisamment investi à long terme, dans la petite industrie et le high-tech en particulier, préférant les solutions de facilité qui s'orientaient vers les emplois destinés à une main d’œuvre peu ou non qualifiée, peu rémunérée, employée dans des usines délocalisées d’Europe. La Tunisie n’a pas cherché à développer ses propres centres de production de produits finis mais s’est contentée d’accepter de la sous-traitance à bon marché. Le secteur porteur de l’automobile et des chaînes de montage s’est contenté de fabrication de tapis de voiture. Lorsque la crise automobile de 2008 a frappé, la sous-traitance tunisienne a subi les contrecoups des problèmes européens.

Tourisme en berne

Des entreprises françaises, souvent dirigées par des originaires de la région, avaient transféré en Tunisie leur fabrication textile avec à la clef la création de 200.000 emplois. Mais la concurrence des pays d’Asie a grignoté progressivement ce marché du travail car les coûts de production avaient du mal à s’aligner sur les salaires asiatiques. Les emplois générés par le secteur du tourisme sont à présent en danger avec la baisse dramatiquedes voyageurs qui boudent le pays par crainte sécuritaire

Le tourisme couvrait 60% du déficit de la balance commerciale, générait les devises indispensables à l’économie, représentait 6,5% du PIB et distribuait des emplois à 350.000 salariés. Il vient de subir des baisses de recettes de 40% en raison des troubles. Des manifestations phares, comme le pèlerinage de la Ghriba à Djerba qui attirait paradoxalement des visiteurs israéliens, ont été annulées pour cause de révolution. Le nouveau ministre du Tourisme, Mehfi Houas, tente difficilement de recoller les morceaux:

«Nous faisons le tour des pays européens et nous aurons dans les prochains jours des contacts intensifs avec les tours opérateurs et je pense que le secteur peut récupérer».

Mais les voyagistes européens sont pessimistes et ils ont préféré remplacer la destination de la Tunisie par les îles Canaries, le Maroc ou la Turquie. L’année touristique 2011 est ainsi compromise en Tunisie.

Le pays est exsangue alors que la croissance, qui a atteint péniblement 3,8% en 2010, restera en deçà en 2011. Les problèmes de changement de gouvernance ont influé sur la bonne marche des entreprises. Les purges de dirigeants de sociétés d’Etat ou de PME, sous prétexte de collaboration avec l’ancien régime, imposées par les salariés eux-mêmes, ont décapité les structures et désorganisé les capacités de production. Les nouveaux dirigeants ont imposé le gel de 123 entreprises commerciales comprenant des entreprises tunisiennes privées mais aussi publiques, des holdings et des sociétés d’investissements.

Ouverture à de nouveaux secteurs

La Tunisie recherche de nouveaux secteurs pour employer des cadres diplômés mais elle doit au préalable restaurer l’Etat de droit et libéraliser les structures pour permettre aux entrepreneurs tunisiens et étrangers de se risquer dans des investissements prometteurs. Les dirigeants ont la solution de réorienter l’économie vers des secteurs à forte valeur ajoutée tout en stimulant le marché intérieur, négligé par l’ancien régime qui cherchait plutôt à favoriser la fuite de ses capitaux par le biais de marchés à l’étranger. Les Tunisiens pourraient à présent coordonner leur action économique avec leurs voisins du Maghreb pour développer un marché régional afin de diminuer la dépendance à l’égard  de l’Europe.

La Tunisie n’a pas les moyens de s’en sortir toute seule et les dons alimentaires servent à couvrir les besoins des réfugiés libyens. Des aides massives internationales doivent être injectées, immédiatement, dans l’économie avant toute résolution des problèmes politiques. Les Américains qui sont très proches des nouveaux dirigeants ne font pas beaucoup d’efforts pour relever le pays. Amel Bouchmawi Hammami, présidente de la Chambre du commerce tuniso-américaine, a déclaré que 77 entreprises américaines s’étaient installées en Tunisie: 

«malgré son importance et son employabilité (14.000 postes de travail), ce nombre d’entreprises reste au-dessous de nos ambitions et de nos efforts. Il est très minimal par rapport au nombre des entreprises américaines dans la région d’Afrique du nord et du Moyen-Orient».

Cependant la Tunisie ne pourra réussir que si elle compte sur elle-même et non sur l’aumône occidentale et si elle développe les outils pour susciter la création de micro-entreprises dynamiques génératrices d’emplois, à l’image de ce qui s’est fait en Israël. Pour un euro d’investissement, l’Etat apporte un euro d’aide remboursable à long terme et ouvre des crédits auprès de banques spécialisées pour permettre le décollage de l’entreprise.

Les créateurs ne manquent pas en Tunisie.  

Des efforts sont déjà entrepris sur le plan international puisque la BEI (Banque européenne d’investissement) a mis à la disposition de la Tunisie plus de 3,6 milliards de dinars (1,7 milliard d’euros) pour encourager l’investissement. Il s’agit d’une part de développer des projets publics dans les secteurs de l’assainissement, de l’énergie et des infrastructures routières mais aussi de permettre la création de PME à travers des lignes de crédit auprès de banques tunisiennes. Ce montant est planifié pour être réparti entre plusieurs projets.

Pour donner un coup de fouet salvateur aux exportations, la BEI a décidé d’injecter 140 millions d’euros, sous réserve d’une autorisation de la Commission européenne, dans le nouveau complexe chimique de Mdhila du Groupe chimique tunisien. Par ailleurs une enveloppe de 160 millions d’euros servira au programme de modernisation routière pour améliorer l’infrastructure des routes à l’intérieur du pays et permettre le développement de villages éloignés défavorisés qui ont d’ailleurs été à la source de la révolution. Enfin, 310 millions d’euros seront mis à la disposition des collectivités locales des régions pauvres pour améliorer les équipements, les investissements énergétiques et pour aider les PME locales. L’objectif de la BEI est de favoriser un taux de croissance significatif afin de rassurer les investisseurs tunisiens et étrangers sur la crédibilité de la Tunisie nouvelle.

La situation de la Tunisie s’est aggravée avec l’afflux de réfugiés libyens qu’elle accueille sans limitation avec ses moyens économiques limités et avec un courage déterminé. En revanche, la frilosité de l’Europe et des Etats-Unis reste inexplicable quand on sait que des millions d’euros et de dollars ont été dépensés, en vain, pour abattre le régime du colonel Kadhafi. Il se confirme en effet que les Occidentaux ne lésinent jamais avec le «coût financier et humain des interventions militaires». Mais en négligeant les problèmes économiques rencontrés en Tunisie, la responsabilité de l’arrivée éventuelle au pouvoir des islamistes leur incombera totalement.

Jacques Benillouche

Jacques Benillouche

Journaliste indépendant (Israël). Jacques Benillouche tient un blog, Temps et Contretemps.

Ses derniers articles: Comment la Tunisie s'est vidée de ses juifs  Israël face aux clandestins africains  Le rêve brisé des printemps arabes 

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