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Terrorisme en Tunisie : La menace asymétrique

Par Ridha Ben Kacem

Depuis une semaine, sur les différents plateaux TV, le représentant de l'armée nationale tunisienne ne cesse de prévenir la population : La lutte contre le terrorisme, en Tunisie, prendra du temps. Elle sera couteuse, en termes de pertes humaines et matérielles et aucune victoire décisive ne s'aurait être envisagée, avant longtemps. Des mines ont explosé. Des mines explosent et exploseront encore et encore. D'autres types d'explosions, de véhicules ou de kamikazes, ne sont pas à exclure. Les premières explosions ont eu la montagne, pour théâtre. Les dernières enregistrées se rapprochent, déjà, d'une importante ville, Kasserine, Chef-lieu d'un gouvernorat. Les prochaines pourraient être urbaines et exploseraient n’importe où dans le pays.

Les premières explosions ont visé les forces de sécurité, les dernières, à la fois, celles-ci, et la population civile, en même temps. Les prochaines devraient être plus spectaculaires, car désormais, elles pourraient viser exclusivement et aveuglément, la population civile. Les premières explosions ne visaient que des individus isolés, des forces de sécurité. Les dernières étaient plus puissantes et cherchaient, déjà, à faire plusieurs victimes. Les charges des prochaines, pourraient être de quelques centaines de kilos d''équivalement TNT. Les explosions enregistrées jusque-là, étaient statiques et attendaient que les victimes viennent à elles, les prochaines risquent d'être mobiles, pour aller chercher leurs victimes, dans les concentrations humaines : Souks, marchés, mosquée, lors du prêche du vendredi, etc.

Je pourrais continuer, longtemps encore, à vous expliquer le processus. Dans le cadre de ce qui lui était permis de dire, le représentant du ministère de la défense, ne cessait de répéter, à qui voulait bien l'entendre, que la menace terroriste a connu un changement qualitatif, avec les dernières explosions. Il espérait que les « analystes » et autres « politiciens de métier »allaient le suivre, dans son raisonnement, pour préparer la population, à cette nouvelle menace, selon les codes et les termes qui conviennent à la situation. L'institution militaire, ne peut, bien évidemment, en aucun cas, court-circuiter les relais de la société civile et s'adresser directement, à la population. Mais, le message ne semble pas avoir été bien reçu. Chacun y est allé de son interprétation personnelle, et personne ne semble avoir compris ce que le représentant du ministère de la défense voulait dire, en réalité.

Ce n'est pas, à proprement parler, une incompréhension, mais le résultat d'une absence d'habitude de communication, à ce niveau. L'institution militaire n'a pas l'habitude d'échanger avec la société civile, d'où l'absence d'un protocole d'interprétation des signes et signaux. De plus, et à l'image de Sofiène Ben Hamida, sur Nessma TV, au lieu d'interpréter, en langage clair, le message du représentant du ministère de la défense, chacun y est plutôt allé, plutôt, de sa propre lecture des événements du Jebel Châambi, en essayant de la faire endosser au représentant de l'institution militaire. Intelligent, ce dernier s'y est, à chaque fois dérobé, sans être parvenu, toutefois, à se faire comprendre et il en semblait vraiment, navré.

En clair, le représentant du ministère de la défense voulait tout simplement dire que, depuis les événements de jebal Châambi, nous sommes en présence d'une guerre asymétrique, en Tunisie. Une guerre asymétrique est une guerre qui oppose la force armée d’un État, à des combattants matériellement, insignifiants, qui se servent des points faibles de l’adversaire, pour parvenir à leur but souvent, politique ou religieux. Les guerres asymétriques englobent, notamment, le terrorisme ou la guérilla urbaine et/ou de maquis, et se distinguent des guerres entre États, dites guerres conventionnelles. Ces combattants sont souvent, matériellement insignifiants, tant sur le plan nombre qu'équipements. En fait, ils inventent leurs propres armes et définissent leurs tactiques, en dehors des sentiers battus. En cela, ils sont imprévisibles et seule la durée permet de tracer leur portrait robot et d'anticiper sur leurs actions. On n'en est pas là, bien évidemment. Le « conflit » s'ouvre à peine et personne, à l'heure qu'il est, n'est en mesure de prévoir sa durée. L'on peut être affirmatif, d'ores et déjà, sur un point, ils ne vaincront pas. Ce n'est pas de l'optimisme béat, ou un excès de confiance, dans nos forces de sécurité, mais c'est le résultat d'un constat d'échec général, pour tous les groupes terroristes, qui à travers le temps, ont terrorisé, les Etats.

Contrairement à ce que l'on imagine, en général, le terrorisme n'est pas une invention du XXème siècle. En fait, les menaces terroristes ont accompagné l'essor de l'humanité. Ainsi, le concept de guerre asymétrique fut analysé et détaillé, en premier, par Sun Zi au Ve siècle avant J.-C., dans son célèbre ouvrage : « L’Art de la guerre ». Le concept fut ensuite, conceptualisé, par Wesley Clark, général américain, lors de l’intervention de l’OTAN, au Kosovo, dans un article traitant de la seconde Intifada, écrit pour Time Magazine.

D’une façon générale, on peut assimiler une guerre asymétrique à une guerre du faible face au fort, avec choix de propagande, par le faible, d'une cible collatérale et sans défense, comme la population et l’administration civile. Cependant, pour bien comprendre ce qu'une « guerre asymétrique», il convient de la distinguer, tout de suite, de la « guerre dissymétrique ».Cette dernière oppose, en fait, un camp fort à un camp faible. Nous avons, d'un côté, une armée régulière et de l'autre, des groupes plus ou moins armés. La guerre dissymétrique choisit des cibles militaires dans le cadre des opérations militaires qui lui sont liées.

Un exemple simple, pour illustrer ces propos : La lutte armée ayant opposé les fellaghas à la gendarmerie et l'armée française, lors de la lutte pour l'indépendance du pays, était une guerre, dissymétrique, à tous les points de vue. Tout comme les guerres asymétriques, les guerres dissymétriques s'inscrivent aussi, dans la durée. Mais contrairement aux guerres asymétriques, les guerres dissymétriques peuvent être gagnées par le plus faible. Il en fut ainsi, de la lutte des fellaghas, pour l'indépendance du pays. Il en fut, également, ainsi des Viêt-Cong, face à la puissante Amérique. Contrairement à la guerre asymétrique, la guerre dissymétrique ne prend pas en otage la population civile. A aucun moment les fellaghas ou les Viêt-Cong, ne s'étaient attaqués à la population civile, en France ou aux Etats Unis, alors qu'ils pouvaient fort bien le faire. Ainsi, la guerre dissymétrique n'est pas une guerre dévoyée et garde, en elle, la logique de la noblesse du combat. A l'opposé, la guerre asymétrique s'appuie sur deux concepts complémentaires, qui sont le terrorisme au sens littéral du terme, et la propagande, également, prise au sens littéral du terme.

Encore une précision. Cela a été déjà dit ci haut, les objectifs de la guerre peuvent être, politiques et/ou religieux. Il est donc faux, de croire que Ben Laden a inventé le terrorisme. Tout comme l'Islam et sa lecture islamiste, ne sont pas le terreau du terrorisme. Rappelez-vous, à ce propos, les célèbres Brigades Rouges, qui sévissaient en Italie. Elles sont connues pour avoir commis plusieurs attentats et assassinats, dont notamment, l’enlèvement et le meurtre, en 1978, de l’ancien chef du gouvernement italien, Aldo Moro. Les Brigades rouges sont classées comme groupes terroristes, par les autorités italiennes, et leurs membres ont été poursuivis et condamnés, pour actes de terrorisme.

Rappelez-vous, également, la Fraction Armée Rouge, également, connue sous le sigle RAF. C'était une organisation d’extrême gauche, se présentant comme un mouvement de guérilla urbaine, qui opéra en Allemagne fédérale, de 1968 à 1998, contribuant au climat de violence sociale et politique de ce que l’on a appelé les « années de plomb». Elle fut, également, surnommée « bande à Baader » ou « groupe Baader-Meinhof », du nom de ses leaders historiques. La RAF est, considérée comme un groupe terroriste.

Par contre, il est faux de considérer l'ETA basque, comme une organisation terroriste. L'UTA est une organisation armée basque indépendantiste, d’inspiration marxiste. Fondée en 1959, elle a évolué d’un groupe résistant à la dictature franquiste, vers un groupe paramilitaire indépendantiste basque. Le groupe est proscrit, comme organisation criminelle, par les autorités espagnoles. L’organisation est bien placée sur la liste officielle, des organisations terroristes du Canada, des États-Unis d’Amérique, de la France et du Royaume-Uni. Cependant, elle l’était jusqu’en 2009, sur celle de l’Union européenne, mais n’apparaît plus en 2010. L'Union Européenne reconnait, ainsi, que l'organisation est engagée dans une guerre dissymétrique et non asymétrique, contre l'Espagne.

De même, il est faux de considérer l'IRA, comme une organisation terroriste. L'IRA ou Armée Républicaine Irlandaise provisoire est une organisation paramilitaire républicaine irlandaise, qui, de 1969 à 1997, a cherché à renverser le gouvernement d’Irlande du Nord et la République d’Irlande et les remplacer par un État socialiste souverain, sur toute l’île d’Irlande, afin d'unifier le pays. L’IRA est visée, dès 1974, par la législation antiterroriste britannique (le Prevention of Terrorism Acts13 puis le Terrorism Act 2000) et ainsi, placée sur la liste officielle des organisations terroristes du Royaume-Uni. Cependant, le Département d’État des États-Unis désigne l’organisation comme « Group of Concern » ou « groupe préoccupant »,sans l’inscrire, pour autant, sur sa liste officielle des groupes terroristes.

Si vous avez à l'esprit, cette importante distinction entre guerre asymétrique et guerre dissymétrique, vous serez à même de suivre les développements qui vont suivre et qui devraient permettre de tracer les lignes de conduite à suivre, pour, non seulement, atténuer les effets de la guerre asymétrique, qui s'engage en Tunisie, mais également, d'en atténuer les effets sur la population. Il s'agit en fait, de dégager les enseignements utiles, à la fois des guerres asymétriques et dissymétriques, pour les exploiter, afin de ne pas répéter les mêmes erreurs, commises par les autres pays, avant nous. Il s'agit, aussi, à travers une méthode itérative, de dégager les points forts des guerres dissymétriques, pour les utiliser afin de neutraliser les dangers de la guerre asymétrique.

Dans la suite de cette itération, la logique et les mécanismes des guerres asymétriques et dissymétriques, seront traités, en détail, afin d'en tirer tous les enseignements utiles. il sera question, enfin, en troisième partie, non pas d'une recette, mais d'éléments de réflexion pouvant mieux orienter et encadrer la lutte qui s'engage, aujourd'hui, en Tunisie, contre le terrorisme aveugle, qui prend ses quartiers d'hiver, dans notre pays.

Par Ridha Ben Kacem le 8 juin 2013

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