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Laurent Gbagbo fait son retour sur la scène politique ivoirienne tandis que les « houphouëtistes » se congratulent à Paris.

Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara et... Laurent Gbagbo. Quatre des cinq chefs d'Etat que la République de Côte d'Ivoire a connus (l'absent étant, bien sûr, Robert Gueï) était symboliquement présents, aujourd'hui, alors que l'Unesco décernait à François Hollande le prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, cérémonie fastueuse au cours de laquelle sont notamment intervenus Bédié et ADO.

Gbagbo, quant à lui, était dans la coulisse. Bien plus présent qu'on ne le pense dès lors que la CPI a ajourné, le lundi 3 juin 2013, la décision concernant la prise en compte des charges qui pèsent contre l'ancien président de la République ivoirienne (2000-2010). Il faudra, pour que la décision soit prise, « fournir des preuves supplémentaires » ou « mener des enquêtes supplémentaires ».

Cette annonce intervient quelques jours après qu'à Addis Abeba, à l'occasion du dernier sommet de l'UA, son président, le premier ministre éthiopien, ait dénoncé « une sorte de chasse raciale » menée par la CPI contre les Africains. Ces propos visaient, certes, les poursuites dont font l'objet le président kenyan Uhuru Kenyatta et son vice-président William Ruto, mais ils tombent à pic au moment où Gbagbo obtient un sursis inespéré. Qui ne va pas manquer de compliquer la tâche des hommes qui, aujourd'hui, à Paris, célèbrent l'homme de paix qu'aura été (c'est toujours plus évident mort que vivant) Houphouët-Boigny et celui qu'est devenu Hollande en décidant d'entrer... en guerre au Nord-Mali.

Apporter des preuves et enquêter, c'est remettre sur la table les événements qui ont bouleversé la Côte d'Ivoire en 2010-2011 alors que la classe politique ne rêve que d'une chose : les enterrer. C'est aussi, plus de deux ans après la capture de Gbagbo, mettre en place un nouveau chronogramme. D'ici le 15 novembre 2013, la CPI veut plus de preuves et d'éléments d'enquête sur : « l'organisation des forces pro-Gbagbo ; les confrontations possibles entre les forces pro-Gbagbo et les FRCI ; les victimes ; l'adoption d'un plan présumé visant à attaquer la population civile favorable à Alassane Ouattara ». Et ce n'est qu'en avril 2014 que la CPI pourra prendre sa décision. ADO ne sera pas loin, alors d'entrer dans la dernière année de son mandat (2010-2015) et cela risque fort d'être « l'année de tous les dangers » ! C'est le moins que l'on peut dire.

Pour le FPI, c'est une raison de ne pas désespérer totalement. Et l'exil judiciaire de Gbagbo à La Haye profite largement à son parti qui obtient là une caution internationale que la justice ivoirienne (si tant est qu'elle ait été en mesure d'organiser son jugement et aussi indépendante soit-elle) n'aurait jamais été en mesure de lui octroyer : des crimes sont reprochés à Gbagbo mais, jusqu'à présent, la CPI ne peut pas se prononcer sur sa responsabilité. Cet atermoiement va profiter à tous ceux qui dénonçaient jusqu'à présent une vision restrictive des responsabilités : le camp Gbagbo étant le seul stigmatisé tandis que les « seigneurs de la guerre » du camp Soro, qui ont soutenu l'accession au pouvoir d'ADO, sont exonérés.

Certains ont dénoncé une « justice du vainqueur » ; la CPI apporte de l'eau à leur moulin. Dans un contexte autrement plus délicat qu'au lendemain du 11 avril 2011 (jour de la capture de Gbagbo) : l'euphorie de la victoire est passée et le pouvoir de Ouattara est confronté à des tensions politiques et sociales de plus en plus fortes, y compris dans son propre camp.

Alors que le RDR n'est que l'ombre de lui-même, que le PDCI rêve de briller à nouveau (c'est-à-dire être au pouvoir), et que les « houphouëtistes » font de la figuration à l'instar de ce qui se passe, aujourd'hui, à l'Unesco, la politique fait un retour brutal, via la justice, dans une Côte d'Ivoire ouattariste qui impose son mot d'ordre : l'économie d'abord. La justice peut-elle se substituer, in fine, au débat politique ? La Côte d'Ivoire peut-elle faire l'impasse sur l'écriture de son histoire contemporaine ? Pour juger le comportement ignominieux des gbagboïstes, il faut relire celle des années Houphouët, Bédié, Gbagbo, sans oublier les acteurs majeurs qu'ont été, parmi d'autres, Gueï, Soro, ADO...

Mais pour relire cette histoire, encore faut-il l'écrire. Et les Ivoiriens ne se sont pas encore attelés à cette tâche. Il ne s'agit pas de mettre tout le monde dans le même panier ; il s'agit de comprendre pourquoi la Côte d'Ivoire d'Houphouët a débouché sur l'ivoirité, un coup d'Etat militaire, une présidentielle 2000 scabreuse, un coup de force foireux qui a coupé le pays en deux, l'occupation du territoire par des troupes étrangères, la montée en puissance de « seigneurs de la guerre », une transition politique quasi mafieuse, une post-présidentielle 2010 tendue, un affrontement armé entre factions (parler d'une guerre civile est abusif même si les civils ont été les seules victimes des affrontements).

Aujourd'hui, la classe politique au pouvoir, héritière de celle qui a gouverné le pays de 1960 à 1999, emballe toute cette Histoire dans un « houphouëtisme » qui n'est qu'un cache-misère ; l'opportunité d'exonérer Bédié et ADO de la responsabilité qui est la leur. Etre responsable, on le sait, ce n'est pas nécessairement être coupable ; mais c'est essayer de comprendre d'où l'on vient pour savoir où l'on va. Si la réconciliation est en panne, c'est lié à l'incompétence du président de la Commission Dialogue Vérité Réconciliation, Charles Konan Banny, et au fait que la recherche de la « vérité » (vérité historique s'entend) n'est la préoccupation de personne en Côte d'Ivoire.

On a, hors de la Côte d'Ivoire et particulièrement en France, encensé Houphouët. Qui, il est vrai, était un président moins caricatural (et surtout moins sanguinaire) que beaucoup d'autres en ces années-là ; et avait la chance d'être à la tête d'un pays considéré comme « la plantation » et « l'usine » de l'Afrique de l'Ouest, ex-AOF. Mais il faut bien reconnaître que sa volonté de mourir au pouvoir (au nom de l'Histoire des Baoulé) et l'organisation sulfureuse de sa succession ont empêché l'émergence d'une nouvelle classe politique. La preuve en est que la Côte d'Ivoire est, après une nouvelle alternance, dirigée par des hommes qui étaient déjà au pouvoir quand Houphouët l'exerçait de manière absolue !

A Abidjan, au nom du passé et de l'avenir, on s'efforce de poser un couvercle de plomb sur le présent. Ce n'est pas comme cela que l'on construit une nation. Mais il est vrai que la préoccupation actuelle de la classe « politique » est d'abord de construire une... économie. A Ouaga, où on regarde toujours avec attention ce qui se passe du côté d'Abidjan (pour avoir, d'ailleurs, payé le prix fort des dérives des régimes Bédié et Gbagbo), on ne manque pas de mettre le doigt là où ça fait mal. L'éditorial de L'Observateur Paalga (mercredi 5 juin 2013) est explicite. Il y a, d'abord, dans cette affaire, la responsabilité de l'ancien procureur de la CPI, Luis Moreno Ocampo dans une relation de « caractère incestueux » avec la classe politique qui a accédé au pouvoir en 2011.

Il y a, ensuite, le caractère dissymétrique de cette recherche de la justice : « Pourquoi ce sont, jusque là en tout cas, les éléments d'un seul camp, ceux du président déchu, qui sont dans le collimateur de la juridiction internationale alors que les mêmes ONG de défense des droits de l'homme dont les rapports ont servi à l'inculpation des hommes et des femmes de l'ancien régime pointent du doigt depuis des criminels de guerre tapis à l'ombre du nouveau pouvoir ? Guillaume Soro, Watao Shérif Ousmane et même Alassane Ouattara seront-ils un jour entendu par la justice comme l'exigent de plus en plus d'organisations internationales ? ». Le quotidien privé burkinabè s'interroge : Gbagbo est-il « poursuivi, non pas pour les crimes qu'il aurait commis mais pour son entêtement à refuser de saisir cette forêt de mains qui lui promettait moult sinécures s'il acceptait de céder son fauteuil à Alassane Ouattara ? ». On le voit, toutes les réécritures de l'Histoire sont possibles dès lors qu'on entend, systématiquement, étouffer la vérité historique. Qui n'est pas, nécessairement, celle de la justice.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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