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Vue aérienne de villages incendiés près d'Abyei, Soudan, mai 2011. REUTERS/Ho New
Vue aérienne de villages incendiés près d'Abyei, Soudan, mai 2011. REUTERS/Ho New

La difficile partition du Soudan

La violence à Abyei montre que si le régime de Khartoum veut provoquer des troubles, les Casques bleus des Nations unies ne pourront pas y faire grand-chose.

Wau, Sud-Soudan— Katerina Nyakat Monjok peut voir l’immense base de la Mission des Nations unies au Soudan (Minus) depuis sa maison à Abyei. Mais selon Mme Monjok, 37 ans, sa proximité ne lui a fourni aucune protection lorsque le gouvernement soudanais a attaqué sa ville le 21 mai 2011. L’attaque, dont les témoins disent qu’elle a d’abord été aérienne avant d’être suivie par un assaut terrestre, a entraîné un déplacement massif des Dinka Ngok, les habitants d’Abyei.

La ville d’Abyei, qui se trouve dans la région frontalière du même nom, une zone fertile et convoitée, est marquée depuis longtemps comme un potentiel point chaud qui pourrait faire dérailler les progrès vers une séparation pacifique, cet été, du Soudan en deux Etats. Le Sud–Soudan deviendra indépendant le 9 juillet, après un référendum ayant eu lieu en janvier, et au cours duquel les Sud-Soudanais ont voté massivement pour se séparer du Nord.

Le statut d’Abyei, dont le Nord et le Sud revendiquent tous deux la souveraineté, devait être fixé avant le mois de juillet par le biais de négociations politiques, après qu’un référendum séparé pour Abyei a été reporté sine die. Le Sud soutient que seuls les Dinka Ngok, un groupe non-arabe qui est loyal envers le Sud et vit toute l’année à Abyei, devraient voter. Le Nord argumente que les Misserya, un groupe de nomades arabes qui traversent la région pour faire paître leur bétail à chaque saison sèche, devraient eux aussi voter, pensant que cela sécuriserait Abyei pour le Nord.

La mainmise de Khartoum

Jusqu’à l’attaque du 21 mai, cette zone était sous la responsabilité d’une administration conjointe Nord-Sud, selon un arrangement que les Casques bleus supervisaient. Mais depuis l’attaque, le gouvernement soudanais a pris le contrôle de la ville d’Abyei, et le président soudanais Omar el-Béchir a déclaré qu’«Abyei était un territoire soudanais du Nord». Khartoum affirme qu’elle a dû s’emparer de la ville après que ses soldats sont tombés dans une embuscade tendue par les forces sudistes de l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), un argument rejeté par le gouvernement du Sud-Soudan.

Après l’attaque, les Nations unies ont envoyé à Abyei un contingent supplémentaire de Casques bleus indiens pour soutenir le contingent zambien déjà présent sur place, selon Hua Jiang, une porte-parole de l'ONU. Vu d’un avion le dimanche 29 mai, deux véhicules militaires blindés des Nations unies étaient visibles près d’un pont que l’armée soudanaise avait détruit, et la base de la Minus était la partie la plus active de cette ville, désertée en grande partie. Mais ceux qui ont fui disent qu’ils avaient besoin d’une présence onusienne supplémentaire durant l’attaque.

Comme beaucoup de déplacés interrogés durant ces derniers jours, Mme Monjok dit que le premier signal d’alarme de l’imminence de l’attaque a été le bruit du bombardement, qu’elle a entendu le 19 mai. Mais contrairement à beaucoup d’autres, elle n’est pas partie à ce moment-là, car elle pensait que sa maison, étant proche de la base de la Minus, ne serait pas bombardée.

Des attaques à répétition

Le lendemain, au soir, les forces terrestres sont entrées dans Abyei. «J’étais en train de laver des vêtements quand c’est arrivé», a dit Mme Monjok, dans une cour poussiéreuse à Wau, la capitale de l'État du Bahr el-Ghazal au Sud-Soudan, où des dizaines de milliers de personnes déplacées d’Abyei ont fui.

«Il y avait des tirs venant des deux côtés. J’ai vu des hommes sur des motos», se rappelle-t-elle. «Ils criaient, "Allah Akbar" [Dieu est grand!] et "On a pris Abyei!’"»

Mme Monjok a couru se cacher dans des fourrés, juste à côté de la route, et depuis ce poste d’observation, elle a vu des blindés de l’armée soudanaise rouler dans Abyei durant la nuit de samedi. Une fois l’obscurité tombée, elle a commencé un voyage de quatre jours, sans eau ni nourriture, pour atteindre Wau saine et sauve. Elle fait désormais partie des 80.000 habitants d’Abyei déplacés à travers les Etats du nord-est du Sud-Soudan.

Les Casques bleus des Nations unies sont en poste à Abyei depuis 2005, dans le cadre d’un déploiement de 10.000 personnes au Soudan pour superviser l’accord de paix conclu entre le Nord et le Sud. Leur mandat provenant du Conseil de sécurité comprend une clause pour la protection des civils, «s’ils jugent que cela relève de leurs compétences.»

Les gens d’Abyei sont particulièrement virulents quand ils dénoncent les agissements des Casques bleus, à la fois durant les violences de 2008 et lors de la dernière attaque. «Quand l’armée soudanaise nous a envahis, ils se sont retranchés dans leurs bunkers», a dit Asha Abbas Akuei, qui représente Abyei à l’Assemblée législative du Sud-Soudan. «Il y a trois ans déjà, et maintenant, la même chose», a-t-elle ajouté avec une certaine frustration.

Abyei n’est pas le seul endroit où le déploiement des Casques bleus ne correspond pas aux attentes de la population locale. Une autre mission de maintien de la paix des Casques bleus dans la région occidentale du Darfour, un déploiement conjoint des Nations unies et de l’Union africaine connue sous le sigle Minuad, a elle aussi été l’objet de critiques pour ne pas avoir été à la hauteur de son mandat de protection des civils. Cependant, le problème se trouve peut être plus dans les attentes [de la population] que dans les actions des Casques bleus.

Jean-Marie Guéhenno, ancien secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, doute qu’un contingent renforcé de Casques bleus ait pu empêcher les violences du 21 mai. «Les Casques bleus peuvent stopper une menace limitée, mais ils n’ont pas la capacité d’utiliser la force lors d’un défi stratégique à un processus de paix», a-t-il dit dans une déclaration par courriel.

Faut-il renforcer les contingents?

Il ne reste guère plus d’un mois au déploiement actuel de la Minus pour faire ses preuves. Fin mai, Daffa-Alla Elhag Ali Osman, le représentant du Soudan aux Nations unies, a présenté au secrétaire général de l'organisation une lettre disant que la Minus ne serait plus la bienvenue au Soudan quand le pays se divisera en deux Etats, le 9 juillet. Michel Bonnardeaux, un porte-parole onusien, a dit que si le mandat actuel des Casques bleus ne peut être prolongé, alors «la protection des civils et l’instauration de la confiance» sera atteinte via un «mécanisme de succession».

Le 31 mai, le gouvernement soudanais a expliqué à quoi un tel mécanisme ressemblerait, selon ses vœux. Il a proposé que le déploiement actuel à Abyei soit remplacé par «des forces qui sont plus efficaces et de nature africaine». Que cette opération soit hybride, comme celle de la Minuad au Darfour, n’apparaît pas clairement dans la proposition, mais le gouvernement éthiopien a proposé de fournir des troupes pour un futur déploiement si Khartoum et Juba, le siège du gouvernement sudiste, étaient tous les deux d’accord.

Au Sud-Soudan, toutes les attentes précédentes quant à la capacité d’une protection fournie par les Casques bleus semblent déjà avoir été balayées. Phillip Augur, un porte-parole de l'Armée populaire de libération du Soudan (SPLA), s’est montré sceptique lorsqu’il a été interrogé sur le déploiement proposé par les Ethiopiens: «De tels Casques bleus africains étaient déjà à Abyei lorsque la ville a été attaquée et occupée, alors que pourrait faire un groupe différent?»

J’ai demandé à Mme Monjok si elle voulait rentrer à Abyei, et comme presque toutes les autres personnes que j’ai interviewées, elle a dit qu’elle le ferait. Cependant, elle ne rentrera que si elle est sûre d’y être en sécurité. «Est-ce que les Casques bleus vous aideraient à vous sentir en sécurité», ai-je demandé. Elle a écouté la traduction, puis m’a regardée pendant un moment. «Désormais, seule la SPLA peut nous protéger», a-t-elle répondu.

Rebecca Hamilton

Traduit par Sandrine Kuhn

 

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