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Mirages dans le rétroviseur

Une fausse conscience : c'est probablement la pire des bombes à retardement que le colonialisme, chassé des pays qu'il a pillés, leur a laissé. Conscience fausse par la façon dont beaucoup d'ex-colonisés, aspirant à retrouver leur identité et leur dignité, sont amenés à interpréter l'histoire. Rejet brutal de toute trace de l'ex-puissance occupante, idéalisation de leur pays d'avant la conquête - à la limite, construction fantasmatique d'un pays qui, tel quel, n'a jamais existé  -, persistance, malgré tous les griefs, d'un attrait pour l'ex-colonisateur qu'on voue aux gémonies tout en se précipitant dans ses hôpitaux pour s'y faire soigner, refus de toute responsabilité dans les années noires d'après l'indépendance, autant de  signes d'une conscience égarée, qui perçoit passé et présent non pas tels qu'en eux-mêmes, mais à travers le prisme déformant de ses ranc½urs et de ses fantasmes. Alain Mabanckou dénonce vigoureusement cette aliénation dans l'un de ses derniers essais, Le Sanglot de l'homme noir(1).  Né au Congo Brazzaville, poète et romancier - l'un de ses livres, Mémoires de porc-épic (2), reçut le prix Renaudot en 2006 -, professeur de littérature francophone à l'université de Californie-Los Angeles, il raconte, dans ce livre, au ton toujours serein, son enfance au Congo, sa découverte de l'Europe quand, bénéficiaire d'une bourse, il vient étudier à Nantes puis à Paris, sa déception, quand il constate à quel point beaucoup d'Africains préfèrent à un jugement objectif mythes et rêveries sur «l'africanité», la «négritude», «la spécificité congolaise», ou sénégalaise ou togolaise...  Dans la lettre à son fils qui ouvre le livre, il le met en garde contre ces errements. Trop souvent, lui écrit-il, les Africains ont tendance à   «expliquer les malheurs du continent noir - tous ses malheurs - à travers le prisme de la rencontre avec l'Europe». Or, «celui qui hait aveuglément l'Europe est aussi malade que celui qui se fonde sur un amour aveugle pour une Afrique d'autrefois, une Afrique imaginaire qui aurait traversé les siècles paisiblement, jusqu'à l'arrivée de l'homme blanc venu chambouler un équilibre sans faille». «Le regard fixé sur le rétroviseur», ils voient trouble, ou plutôt ils ne voient pas que leurs ancêtres, notables et chefs de tribu, ont participé, avec les Européens et les négriers arabes, à la traite des esclaves, qu'ils ont livré aux Blancs des milliers d'Africains, et que consacrer son temps à «faire le bilan des valeurs nègres», comme dit Fanon, est une aberration. Ce qui manque à beaucoup d'Africains, estime A. Mabanckou, c'est un regard lucide sur le passé. Mais en faire preuve, tel le romancier Yambo Ouologuem, qui publia en 1968 Le Devoir de violence(3), c'est s'exposer au rejet brutal de sa  communauté qui, trop souvent, mythifie l'histoire. Alain Mabanckou invite les Africains à se situer dans «une autre logique que celles de la couleur de la peau et de l'appartenance à un même continent ou à la diaspora noire». La couleur, en elle-même, ne veut rien dire, elle n'a aucune vertu, elle ne fonde pas une société, elle ne dessine pas un avenir : se définir comme Noir, c'est reprendre à son compte la définition du Blanc, se voir comme le Blanc voit le Noir,  car «c'est le Blanc qui a inventé le Noir». Au lieu de s'engager sur «les sentiers embourbés de la militance», les Africains devraient utiliser des concepts autrement plus percutants que ceux de «communauté noire», car pareille communauté n'existe pas. «Qu'y a-t-il de commun, en dehors de la couleur de la peau, entre un Noir qui étudie à Sciences Po, un sans-papier d'Afrique de l'Ouest, un réfugié haïtien ?»  C'est à l'aide de notions universelles - oppression ou liberté, dictature ou démocratie, justice, égalité... - qu'il convient de déchiffrer le présent, insiste l'auteur, pour qui «l'africanité» n'explique rien, quand elle ne sert pas à tromper les citoyens et à camoufler les privilèges de leurs exploiteurs. Célébrer «les sources», c'est vouloir que le peuple, mystifié, ne s'interroge pas sur les sources de revenus de ceux qui chantent «l'Afrique éternelle» : «Revendiquer une africanité est une attitude fondamentaliste et intolérante.» Aussi intolérant est le rejet, par certains écrivains, de la langue française. Beaucoup de langues africaines sont demeurées au stade de l'oralité, et il est aberrant d'accuser les francophones d'être des suppôts du colonialisme. Frantz Fanon l'était-il ? «La langue française s'est détachée de la France, écrit Alain Mabanckou, et sa vitalité est également assurée par des créateurs venus des cinq continents.» Comme le souligne le poète et historien Théophile Obenga en évoquant «la langue des anciens maîtres» : «Les mots sont les leurs, mais le chant est le nôtre.»  Evoquant, à la fin de son livre, «les nuages sombres qui ont recouvert les soleils de l'indépendance», Alain Mabanckou estime que les Africains sont «comptables de (leur) faillite. Par notre silence, par notre inertie, nous avons permis l'émergence des pantins qui entraînent les populations dans le gouffre». Que des écrivains en aient conscience et le disent avec force ne permet-il pas d'espérer qu'un jour, ce ne sont pas les populations, mais les pantins qui tomberont dans le gouffre ? -(1) Fayard et Le Seuil, collection Points, 2012. -(2) Le Seuil, 2006. -(3) Le Seuil, 1968, et Le Serpent à plumes, 2003.  

El Watan

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