mis à jour le

© Thomas Garric
© Thomas Garric

En Haïti, dans les camps: «Nous subissons des menaces pour partir»

A Port-au-Prince, les populations qui vivent sous des bâches et des tentes depuis un an et demi craignent d'être expulsées. Sans savoir où aller. Reportage.

Quelques mois, ça va. Mais plus, pas question. Installé dans le Palais de l'art, situé à Delmas, une commune au sud de Port-au-Prince, le propriétaire des lieux, Sinphore Bathole, ne décolère pas. Cet homme d'affaires, qui a fait fortune dans l'import-export, souhaite que la centaine de familles qui occupe depuis le séisme du 12 janvier 2010 son terrain, habituellement utilisé comme parking lors de festivals, s'en aille. Et au plus vite.

«Je perds énormément d'argent, nous explique-t-il en anglais. Ce n'est pas à moi de reloger ces gens. Ils sont arrivés après le séisme, je leur ai fait une faveur en les laissant occuper cet espace. Et aujourd'hui, certains d'entre eux me demandent de les payer pour qu'ils partent? Hors de question!»

A quelques mètres de là, donc, derrière un mur, se situe le fameux terrain. Des dizaines de tentes grises et bleues, recouvertes de bâches en plastique estampillées du sigle USAID, du nom de l'agence de développement américaine, sont alignées. Sans même offrir parfois assez d'espace entre elles pour se frayer un chemin.

Dans l'allée centrale recouverte de gravats et de flaques d'eau verdâtres parsemées de multiples déchets, des enfants jouent au foot avec une bouteille en plastique écrasée. Insouciants et hilares à la vue du «Blanc» qui les prend en photos.

Plus loin, fichu sur la tête, une dame lave du linge sur une bâche en plastique. Il est 14h ce dimanche 5 juin. Le chant du coq retentit au loin.

«Nous vivons ici comme des bêtes»

Ce camp est loin d'être l'un des plus dangereux de Port-au-Prince. Et pourtant, pour y entrer, il faut montrer patte blanche. En effet, en Haïti, les étrangers sont souvent perçus avec suspicion. «Après le séisme, les Blancs ont débarqué en masse dans le pays, analyse Ralph Joseph, journaliste à la radio ENDK. Mais les gens ont le sentiment que les ONG viennent, font de l'argent avec la misère des Haïtiens, puis repartent. Ils développent donc deux attitudes face aux journalistes étrangers: ou bien ils refusent de répondre à leurs questions, ou bien ils se positionnent comme des victimes en espérant recevoir quelque chose.»

Attablé à l'arrière d'un camion, le responsable des lieux, Stanley Jean-Louis, ne se fait pas (trop) prier pour répondre à nos questions et à celles des deux journalistes haïtiens qui nous accompagnent.

Ce jeune homme de 23 ans, père d'un bébé, fait partie du «comité» désigné dans chaque camp par les habitants pour les représenter et assurer leur sécurité. Chargés de collecter l’aide auprès des ONG, ces comités ont un pouvoir immense, ce qui donne parfois lieu à des dérives: clientélisme, abus de pouvoir, échanges musclés.

«Nous ne savons pas où aller, nous vivons ici comme des bêtes, explique en français le jeune homme, qui était étudiant avant «Goudou Goudou» - le nom donné, en créole, au séisme par les Haïtiens. Les ONG s’en vont peu à peu, seule la Croix Rouge vient régulièrement nous distribuer de l’aide.»

Les kits sanitaires sont en effet indispensables, en cette période où la crainte du choléra refait surface, avec l’arrivée de la saison des pluies.

Attendre sans rien faire

«Si les ONG donnaient 50.000 gourdes à chaque famille [NDLR: équivaut à 1000 euros, la gourde étant la monnaie locale haïtienne], nous pourrions louer une maison pendant un an avec 25.000 gourdes et développer une activité avec le reste. Mais là, on ne peut rien faire. Alors on attend», lâche-t-il en désignant l’arrière du camion où il passe ses journées à jouer aux cartes.

Attendre, sans rien faire. Voilà ce que vivent beaucoup de personnes dans ce camp. «Mon mari a été blessé après le 12 janvier [NDLR: date du séisme] et ne peut plus travailler», confie, quelques mètres plus loin, Thérèse Pierre Louis. Cette femme de 38 ans, mère de 4 enfants, passe ses journées à laver du linge pour gagner un peu d’argent.

Accroupie devant sa grande bassine émaillée, au milieu des détritus —bouteilles, préservatifs, sacs en plastique— qui jonchent les herbes sauvages, elle soupire: «J’habitais en province mais je suis venue aider ma sœur, qui a perdu ses bras après le séisme. Je ne sais pas ce que nous allons devenir.»

Si ces habitants ont pu aménager leurs tentes avec des portes en bois, les conditions de vie restent très précaires, insupportables avec l’arrivée de la saison des pluies et des inondations.

Vers 17h, un peu avant la tombée de la nuit, certains se douchent dehors, avec pour seul abri des regards un simple drap dressé entre deux poteaux. D’autres s’aventurent derrière des bâches érigées sur un tas de gravats, qui font office de douches:

© Thomas Garric

Plus loin, une femme enceinte de cinq mois, Ysmole François, 26 ans, se fait coiffer devant sa tente. «J'ai peur du propriétaire», nous dit-elle tandis que son amie tresse des nattes sur son crâne. «Un jour, il a mis un cadenas à la barrière devant le camp, pour nous empêcher de sortir. Nous étions enfermés, comme des bêtes.» Sa coiffeuse renchérit: selon elle, le propriétaire aurait embauché des «chimè», des sbires chargés d’intimider les habitants.

Ce type de conflit  ne cesse de se répéter à Port-au-Prince. Un an et demi après le séisme, les propriétaires des terrains privés occupés par les sinistrés ont une crainte; celle que les populations s'installent définitivement dans ces abris censés être transitoires. Les autorités proposent parfois une somme —l'équivalent de 400 euros— pour que les populations partent.

A Delmas, la mairie estime que cette situation n'est pas de sa responsabilité. «Ce camp n'est pas répertorié par la municipalité, nous ne pouvons interférer dans cette situation», énonce Jean Mary Jr, porte-parole du maire.

Le propriétaire du Palais de l'art a reçu 25.000 dollars américains pour accueillir pendant un an sur son terrain les sinistrés. «Cet arrangement devait prendre fin en décembre 2010. Je gagnerais plus d’argent s’ils partaient. La question de leur relogement n’est pas mon problème, c’est le leur», énonce-t-il clairement.

Les sinistrés du séisme victimes de trafics

Dans d'autres camps, le maire de Delmas a choisi la méthode forte. Fin mai, Wilson Jeudy a en effet ordonné l'expulsion du camp du Carrefour de l'aéroport, dénonçant les «scènes d'orgie» sous les tentes et expliquant que la place était devenue un repaire de «bandits».

Derrière cette déclaration coup de poing, une réalité: certaines tentes, dans les camps, seraient occupées par des «voyous» qui rackettent les passants à proximité des places occupées par les sinistrés puis se glissent, incognito, d'une tente à l'autre avant de disparaître.

D'autres sont inoccupées, nous expliquent plusieurs Haïtiens interrogés sur le sujet: les personnes y viennent seulement, nous dit-on, le jour des distributions. Et certaines seraient même louées!

Un véritable business dont sont évidemment victimes, en premier lieu, les sinistrés du séisme qui, face à une telle violence n'ont qu'un seul choix: partir et trouver un autre lieu où s'installer.

La situation du Palais de l'art est donc révélatrice de celle vécue dans bien des camps. D’un côté, un très riche propriétaire qui veut récupérer son bien. De l’autre, une population sans ressources, sans perspective économique et vivant dans une situation sanitaire catastrophique. Et puis des ONG, qui, avec la meilleure volonté du monde, ne peuvent évidemment régler seules la situation d’un pays qui vivait, bien avant le séisme, dans une situation de dépendance humanitaire. Enfin, les autorités, qui brillent par leur absence, dépassées par une situation qui s’enlise, dans un pays qui ne possède même pas de cadastre. Voici l’équation, insoluble, à laquelle doivent faire face les Haïtiens.

En attendant, les sinistrés du Palais de l'art redoutent d’être forcés de partir. Le propriétaire nous prévient: «Je n’utiliserai pas la violence, mais s’ils refusent de s'en aller, je fermerai les barrières, et aucune aide ne pourra leur parvenir.» Il leur a fixé une échéance: l’expulsion devrait avoir lieu cette semaine.

Elodie Vialle

Un grand merci à Orpha Dessources (Radio Boukman) et Loramus Rosemond (Le Nouvelliste), ainsi qu’à Giordano Cossu et Thomas Garric de Solidar’IT, association partenaire de Youphil.com, pour leur aide dans la réalisation de ce reportage.

Crédit photos: Thomas Garric

Cet article a été publié d'abord sur Youphil.com.

Elodie Vialle

Elodie Vialle est journaliste et rédactrice en chef de Youphil.com.

Ses derniers articles: Haïti, victime oubliée de l'ouragan Sandy  L'aide au développement, ça ne s'improvise pas  Haïti: pourquoi la reconstruction n'a pas eu lieu 

aide humanitaire

Humanitaire

Bono n'est pas le sauveur de l'Afrique qu'il prétend être

Bono n'est pas le sauveur de l'Afrique qu'il prétend être

Insécurité

L'aide humanitaire, grande victime de la guerre au Mali

L'aide humanitaire, grande victime de la guerre au Mali

Coupé Décalé

Une p'tite pièce pour sa Majesté svp...

Une p'tite pièce pour sa Majesté svp...

catastrophe naturelle

Séisme

Après le Japon, le Maroc?

Après le Japon, le Maroc?

Haïti

AFP

Jovenel Moïse veut sortir Haïti de la pauvreté avec l'agriculture

Jovenel Moïse veut sortir Haïti de la pauvreté avec l'agriculture

AFP

Incertitude en Haïti après l'expiration du mandat du président provisoire

Incertitude en Haïti après l'expiration du mandat du président provisoire

Back to Africa

Haïti et ses rêves d'africanité

Haïti et ses rêves d'africanité