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Une déplacée soudanaise d'Abyei porte un sac de nourriture à Turalei, le 27 mai 2011. REUTERS/Ho New
Une déplacée soudanaise d'Abyei porte un sac de nourriture à Turalei, le 27 mai 2011. REUTERS/Ho New

La bataille de l'aide alimentaire

Quelque 100.000 personnes ont fui Abyei pour le Sud-Soudan depuis la prise de la ville par les Forces armées soudanaises. Les humanitaires et les Nations unies ont mis sur place une opération d’aide, notamment de distribution de nourriture.

Le geste est précis. La force de l’habitude. La vieille dame aborde chaque khawaja (étranger blanc, en arabe) en mimant une signature sur un bout de papier invisible. Ce n’est en rien une lubie, mais un acte délibéré de fraude ou de survie.

Cette vieille dame, comme de nombreuses autres personnes, cherche à obtenir un bon d’aide alimentaire estampillé du Programme alimentaire mondial (PAM). Elle n’est pas une déplacée d’Abyei. Seulement une habitante locale du comté de Twic, dans le nord de l’Etat du Warrap, où s’est massée une grande partie des déplacés. Or, la politique de la PAM est stricte: elle ne distribue de la nourriture qu’aux populations en situation de crise aiguë de malnutrition.

«Nous ne sommes pas là pour faire la charité, explique Ampeilia Gabriel, chargée de surveiller le bon déroulement de la distribution alimentaire. D’ailleurs nous distribuons des aliments non préparés. C’est à chacun, ensuite, de cuisiner.»

Voilà pour la théorie. En pratique, à chaque fois que le PAM, qui est la plus grande organisation humanitaire au monde, lance une opération, la tentation est grande pour les plus démunis de récupérer une partie des stocks de vivres. Surtout que les théâtres de ces opérations sont généralement les endroits les plus reculés et les plus pauvres du monde. Et le comté de Twic ne fait pas exception. Le Warrap, en partie isolé durant la saison des pluies (qui vient de débuter) est l’un des Etats les plus pauvres du Sud-Soudan.

Il n’est pas rare de voir, lors des distributions, des femmes et des enfants recueillir, à même le sol, les quelques grains de céréales qui s’échappent des sacs.

A Wumrok, à deux pas du centre d’opération de la PAM, se construisent de grands hangars qui serviront pour le stockage. Autour, des gardes pour dissuader toute tentative de pillage. Les plus radicaux ont trouvé d’autres solutions.

«Ils volent les bons de rationnement des déplacés, raconte un membre de l’Organisation mondial sur les migrations (OIM). Ils profitent de la nuit pour agir. Les déplacés dorment dehors, sous les arbres.»

Harassés après deux à cinq jours de marche, les anciens habitants d’Abyei ne sont pas en état de se défendre. Leur précieux bon, délivré par l’OIM après s’être fait recenser, leur permet de récupérer la nourriture de la PAM acheminée jusqu’à eux par camion.

Chaque bénéficiaire reçoit, chaque mois, 13,5 kilos de céréales, 3 kilos de légumes à gousse (lentilles et haricots), 1 litre d’huile et 0,15 kilo de sel.

Plus subtils, certains locaux tentent de se faire passer pour des déplacés afin d’obtenir le sésame. Edward a 15 ans, et l’audace comme seul bagage. Il traîne depuis une semaine au milieu des déplacés.

«J’essaie de me faire enregistrer comme déplacé. Tu comprends, j’ai faim. Il faut bien trouver de quoi se nourrir.»

Pour lutter contre ce stratagème, l’OIM distribue, avant le lever du soleil, les tickets de recensement préalables à tout enregistrement. L’agence des Nations unies espère ainsi cibler au maximum les déplacés et non la population locale encore endormie.

Mentir pour se nourrir

Car le jour, rien de plus facile que de se fondre parmi les déplacés. A Turalei, la capitale du comté de Twic, ils vivent en plein air, à une vingtaine de minutes à peine de la ville. Surtout, les déplacés se sont installés à l’endroit même où sont arrivés les «retournés», ces Sud-Soudanais installés au Nord durant la seconde guerre civile (1983-2005) et qui ont décidé, après le référendum d’indépendance de janvier dernier, de revenir définitivement dans leur village natal. Ces derniers ont commencé à arriver en décembre 2010. Six mois plus tard, la plupart ont réussi à rejoindre leur terre familiale. Mais certains sont encore là, vivant dans la précarité.

«Je suis arrivé il y a six jours avec mon bébé de trois mois, raconte l’un de ces retournés. Ma femme était à l’hôpital quand ils ont attaqué Abyei. Un chauffeur l’a amenée ici plus tard. Je l’ai payé quinze pounds [un peu moins de quatre euros].»

Le traducteur, un véritable déplacé, ne s’est pas étonné de l’histoire. C’est une habitante de Turalei, qui vit à proximité des déplacés, qui dévoile le pot aux roses:

«Cette famille vient de Khartoum. Ils sont là depuis plusieurs mois. Ils ne viennent pas d’Abyei.»

La bataille pour la distribution alimentaire fait d’autant plus rage que les réserves feront probablement défaut. Lise Grande, la représentante permanente de l’ONU au Sud-Soudan pour les affaires humanitaires, l’assure:

«Vous pouvez déjà écrire que les stocks ne sont pas suffisants. Nous devons faire face au fait que s’il y a un autre afflux [de déplacés], nous n’aurons pas assez de stocks.»

Mathieu Galtier

Mathieu Galtier

Mathieu Galtier, journaliste français installé au Sud Soudan.

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