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Une scène de Rue des cités de Carine May et Hakim Zouhani © Zelig Films
Une scène de Rue des cités de Carine May et Hakim Zouhani © Zelig Films

Rue des cités ou comment filmer la banlieue sans fantasme

Incursion à pas feutrés dans un quartier populaire d'Aubervilliers, en région parisienne, des réalisateurs Carine May et Hakim Zouhani.

Vieux, jeunes, femmes, hommes, les habitants d’un quartier ont tous des histoires à raconter. Carine May et Hakim Zouhani, les deux réalisateurs du film Rue des cités (sortie en salle le 5 juin) en sont convaincus.

Chaque personne est «une pépite d’histoires» nourries de l’ordinaire, du quotidien, des choses qui ne font pas la une du JT de TF1, surtout quand il s’agit des quartiers populaires qui bordent le périph' parisien.

«En 2004, des journalistes de France 2 avaient bidonné un reportage avec des jeunes d'Aubervilliers, maraudeurs de motocyclette, raconte Hakim. Le reportage était entièrement faux. En grandissant ici, on ne se reconnaissait pas dans le traitement médiatique de la cité. On s’est donc autorisé un droit de réponse.»

Rue des Cités, c’est d’abord un quartier d’Aubervilliers, une ville de la banlieue parisienne, bordée par Saint-Denis et Paris. C’est aussi un long-métrage tourné par deux trentenaires natifs d’Auber'. Ce film, où témoignages et fictions se répondent, raconte une journée dans la vie d’Edilse (Tarek Aggoun), un jeune désœuvré qui recherche son grand père disparu.

Au fil de sa quête, il déambule  entre les barres d'immeubles, tue le temps avec ses potes, tente de régler les «embrouilles», joue le grand frère avec sa sœur.

 

Universalité

Pas de drogue, pas d’islam, pas de scènes de «guérilla urbaine», mais le dénuement des infrastructures, la paupérisation des jeunes, une économie de la galère, des rapports hommes-femmes en crise, une solidarité dans l’adversité.

Pour les deux réalisateurs, le plus important se trouve ici. Ancien animateur de quartier, Hakim Zouhani observe que la majorité des jeunes qu’il rencontre sont avant tout obsédés par la recherche d’un travail que par la religion.

«On voulait ramener la vie des quartiers à la normalité, au quotidien: un territoire délaissé où demeure un tissu humain remarquable. On tenait à cette l’universalité», plaide Carine, heureuse d’avoir conçu un film qui parle aux gens.

Ni trahison ni caricature. Cette justesse, les acteurs y contribuent avec force et fraîcheur. La plupart ne sont pas des acteurs professionnels. Ils ont accepté de jouer entre amis des rôles qui n’étaient pas très différents de ce qu’ils étaient dans la vraie vie.

De là est née une synergie palpable et une spontanéité pratique: des vannes, des excès de colère, des petits détails qui font que le spectateur y croit. Peut-être, est-ce parce que Hakim Zouhani et Carine May ne sont pas étrangers à ce territoire.

A la question de savoir s’il faut habiter dans un quartier populaire  pour en parler avec acuité, les deux compères hochent la tête. Pour eux, ils n’ont pas plus de légitimité qu’un Mathieu Kassovitz, réalisateur de La Haine (1995). Mais tout de même… La rencontre avec les deux réalisateurs se fait au Café central, place de la mairie d’Aubervilliers. Empoignades, tape sur l’épaule, claquements de bises. «Le terreau humain est là, à Aubervilliers», entonnent en chœur les deux réalisateurs.  

Refaire la cité

Et pourtant, le tableau est gris. La misère est certes dédramatisée, mais réelle. Dans un plan fixe de plusieurs minutes, un homme, marqué par la vie, raconte un anniversaire. Il entre dans une pâtisserie, lorgne sur un fraisier, demande alors à la boulangère de l’empaqueter. Il lui demande de rajouter deux pains exposés en hauteur. A peine s’est-elle retournée, qu’il prend le gâteau, s’enfuit, et crie de son scooter:

«Désolé, madame, mais je ne peux pas faire autrement, je n’ai pas d’argent.»

Quelques jours plus tard, il s’acquitte de sa dette, à la grande surprise de la boulangère. Des histoires,  il y en a des milliers dans ces quartiers populaires.

Durant ces vingt dernières années, les deux réalisateurs ont été témoins de l’évolution inquiétante de leur quartier.

«Le village est sur la sellette, juge Carine. Les pouvoirs publics n’ont pas fait leur boulot.»

Elle a enseigné dans plusieurs écoles de régions parisiennes où la mixité était quasi-inexistante. A cela s’ajoutent la pauvreté et un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale. Le journaliste et écrivain Didier Daeninck, né à Saint Denis, témoigne: progressivement, et avec regret, il a vu ses amis partir, fuir un territoire perçu comme sans avenir.

«La marginalisation urbaine et sociale d’une partie de la population est bien réelle, décryptent les sociologues Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie dans Refaire la cité, édition La République des idées. Les images et les peurs remettent en cause l’appartenance des cités à l’espace commun, comme si la société française ne parvenait plus à s’identifier avec la population qui y réside… Les cités de banlieues sont des zones où personne ne va —hormis les personnes qui y vivent.»

Le film de Carine May et Hakim Zouhani n’a pas vocation à apporter des réponses. La solution est politique. Il a toutefois le mérite d’offrir un regard sur un quartier populaire français. Chaque cinéaste propose sa banlieue. Celle que les deux réalisateurs donnent à voir joue avec les codes et les stéréotypes nourries dans l’imaginaire collectif.

Nadéra Bouazza

Rue des Cités, sortie en salles le 5 juin

Nadéra Bouazza

Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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