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Le président algérien Bouteflika et son Premier ministre Ouyahia, à Alger, le 18 septembre 2010. REUTERS/Zohra Bensemra
Le président algérien Bouteflika et son Premier ministre Ouyahia, à Alger, le 18 septembre 2010. REUTERS/Zohra Bensemra

Algérie, le péril vieux

Les derniers chiffres montrent que l'Algérie commence à avoir un problème pour payer ses retraites: il y a trop de vieux. Et ils détiennent tous les pouvoirs.

L’Algérie, où, pour caractériser cet étrange pays, on a coutume de le résumer ainsi: Etat riche/pays pauvre —allusion aux riches ressources du pays, très mal réparties sur une population au pouvoir d'achat très faible. Il faudrait maintenant penser à ajouter: pays jeune/peuple vieux.

Officiellement née en 1962 dans la douleur, l'Algérie aura 50 ans l'année prochaine, même si les plus vieux rois du pays berbère ont autour de 2.500 ans et les dirigeants actuels plus de 70 ans. C'est d'ailleurs l'un des nombreux paradoxes algériens: ses dirigeants sont devenus avec le temps plus vieux que le pays lui-même, à l'image du président Bouteflika, l'un des plus jeunes ministres des Affaires étrangères de la planète à l'indépendance en 1962 (il avait 26 ans), devenu aujourd'hui, à 74 ans, l'un des plus vieux présidents au monde.

La boucle est bouclée: l'Algérie, tête de gondole dans les années 70 du rayon des luttes pour l'émancipation du Tiers-Monde, a été victime d'une maladie autocratique dégénérative et a très mal vieilli. Les jeunes libérateurs sont devenus des geôliers grabataires.

Botox pour tout le monde

Pour des raisons historiques, c'est encore la génération de la guerre d'indépendance (1954-1962) qui tient encore le pays et les cooptations se font horizontalement sur les mêmes classes d'âge, du chef d'entreprise au personnel politique. Le président n'est pas seul dans son asile blindé du troisième âge, tous les décideurs ont dépassé l'âge de la retraite légale (60 ans pour les hommes, 55 pour les femmes). Le ministre de la Santé a 77 ans; celui de l'Intérieur, 78 ans; le chef d'état-major de l'armée 75 ans; le généralissime patron des patrons, chef des renseignements militaires 72 ans; le Premier ministre 60 ans; son vice-Premier ministre, 78 ans; et l'ambassadeur algérien en France a fêté ses 86 printemps (arabes) cette année.

Au sein du gouvernement, un seul ministre, celui du Commerce, est né après l'indépendance du pays —mais un mois après seulement. Mis bout à bout, les membres du gouvernement ont près de 2.000 ans et représentent très bien la gérontocratie nationale, la mainmise des 7% de la population (les plus de 60 ans) sur un pays où les moins de 30 ans représentent 58% des Algériens. Ce qui explique les lenteurs dans les réformes et la vision archaïque d'une classe dirigeante complètement déconnectée des réalités.

Où sont les jeunes? En bas, au chômage, en exil ou en proie à l'émeute permanente, 9.000 mouvements de colère, de revendication et de troubles à l'ordre public ont été recensés depuis juillet 2010 par les services de sécurité. Des jeunes qui affrontent d'autres jeunes des forces antiémeutes, actionnés par les vieux depuis leurs bureaux climatisés. C'est vrai qu'il fait chaud.

Pharaons et pyramide des âges

Les trois millions de vieux s'en sortent donc assez bien, gérant d'une main de fer —quoique tremblotante— un pays de 36,3 millions d'habitants. Mais bien que les spécialistes affirment que l'Algérie est dans un modèle de croissance démographique idéale, (880.000 naissances et 2% d'accroissement naturel par an, PDF), la pyramide des âges commence à s'inverser. Si les moins de 30 ans représentaient deux tiers de la population il y a une décennie, ils ne sont qu'un peu plus de la moitié aujourd'hui.

Le papyboom agit sur les retraites, qui commencent à poser sérieusement problème. Si pour l'instant, l'Etat est riche et peut encore colmater les trous des caisses sociales, les retraites actuelles sont déjà pour une large couche de la population très dévalorisées et dévalorisantes, se baladant sans pudeur au-dessous du salaire minimum, fixé à 15.000 dinars par mois (environ 100 euros). Une misère. Et les 2,2 millions de retraités algériens ont déjà manifesté le 25 juillet dernier pour une augmentation de leurs pensions, de même qu'ils s'étaient rassemblés en juin à Alger, venus des quatre coins du pays pour revendiquer un peu plus de dignité au pays du pétrole flottant.

Bilan provisoire: les jeunes sont au chômage car les postes sont occupés par des vieux qui refusent d'aller à la retraite pour ne pas s'appauvrir, et les vieux qui sont sortis du monde du travail vivent misérablement. L'avenir? Après les émeutes de jeunes, on peut s'attendre à des émeutes de vieux.

Chawki Amari

 

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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