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Paul Biya, lors d'une conférence de l'Unesco à Paris. Octobre 2007. REUTERS/Pool New
Paul Biya, lors d'une conférence de l'Unesco à Paris. Octobre 2007. REUTERS/Pool New

Cameroun, l'alternance est-elle possible? (Màj)

L'opposition camerounaise parviendra-t-elle à détrôner Paul Biya? Vingt ans après l'avènement du multipartisme, le parti au pouvoir continue de régner sans partage dans le pays.

Mise à jour, 05 septembre 2011 - C'est désormais officiel. Le président camerounais brigue un nouveau mandat de sept ans à la tête de son pays. Il a fait acte de candidature le 4 septembre 2011 avec le dépôt d'un dossier au siège d'Elections Cameroon, l'instance chargée de l'organisation des scrutins au Cameroun et le versement d'une caution de 5.000.000 de F.CFA (7.620 euros) au Trésor public, comme il est demandé à tous les candidats engagés dans la course de l'élection présidentielle prévue le 9 octobre 2011.

Paul Biya qui s'apprête donc à concourir avec vingt-neuf autres candidats déjà en lice, a longtemps fait planer le suspense sur sa participation au scrutin. Un scrutin dont la date excate n'a d'ailleurs été dévoilée que le 29 août, à un peu moins d'un mois de l'élection. Mai pour tous les observateurs, mais aussi l'opposition camerounaise, considéraient qu'il ne s'agissait que d'un secret de polichinelle. Paul Biya doit être désigné par son parti, le congrès du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RPDC) prévu les 15 et 16 septembre.

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Nombreux sont ceux qui, en 1991, croient au changement lorsque le président Paul Biya promulgue les vingt lois sur les libertés qui ont instauré le multipartisme au Cameroun. Pour les leaders des partis, les intellectuels et les exilés politiques, l'heure du grand retour avait sonné. Presque tous rentrent au bercail, dans l'espoir d'incarner une nouvelle ère. Mais, deux décennies plus tard, c'est toujours le statu quo. Pour les observateurs de la scène politique camerounaise, les raisons sont multiples.

Hilaire Kamga, porte-parole de la Plate-forme de la société civile pour la démocratie et coauteur de l'ouvrage Cameroun, l'offre orange pour l'alternance, pour notre légitime ambition pour le pouvoir, la nouvelle génération s'engage, analyse:

«Depuis 1960, le même système est resté en place, c'est-à-dire le système néocolonial d'abord incarné par le premier président, Ahmadou Ahidjo, puis par Paul Biya depuis 1982. Les mécanismes de ce système basé sur les réseaux, la mafia, ont tellement gangréné la société qu'il n'était pas possible pour les forces de se structurer et de s'organiser sur le long terme face au pouvoir. Il y avait une trop grosse mainmise des réseaux mafieux néocoloniaux, qui rendait l'alternance impossible. Mais aujourd'hui, bien heureusement, la nouvelle génération est déterminée à prendre son destin en main.»

Autre handicap et non des moindres, le président de la République concentre tous les pouvoirs. Depuis 29 ans, le chef de l’Etat incarne à la fois le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. L'opposition camerounaise n'est jamais parvenue à obtenir la majorité au Parlement. Sur les 180 députés que compte l'Assemblée nationale camerounaise, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RPDC), le parti au pouvoir, en compte près de 150. Le Social Democratic Front (SDF), le principal parti d'opposition, en compte 18. Et certains partis d’opposition n'ont qu’un seul député. Celle-ci peine à jouer véritablement son rôle de contre-pouvoir.

Un système électoral archaïque

Même si les choses s'améliorent progressivement, le système électoral camerounais reste relativement obsolète. Alors que nombre de pays africains pratiquent déjà l'inscription biométrique, le Cameroun reste réticent. Plus grand et plus peuplé, le Nigeria voisin est ainsi parvenu à inscrire plus de 70 millions d'électeurs en quelques semaines avec ce procédé, lors des élections générales d'avril 2011. Le fichier électoral biométrique présente l'avantage de limiter les risques de fraudes. De plus, le scrutin présidentiel au Cameroun est un scrutin à un tour. Un vote à deux tours permettrait que le président élu soit réellement représentatif de la population.

Jusqu'à présent, l'ensemble du processus électoral et référendaire était organisé par le ministère de l'Administration territoriale et de la Décentralisation, sous la supervision de l'Observatoire national des élections du Cameroun (Onel). En 2008, un nouvel organe voit le jour: Elections Cameroon (Elécam) est désormais chargé de l'organisation, la gestion, et la supervision de l'ensemble du processus électoral et référendaire.

La structure se veut neutre, indépendante et impartiale —même si le Parlement a voté lundi 6 juin 2011 une loi lui retirant la prérogative de publier les résultats des prochaines élections. La plupart des partis d'opposition voient d'un mauvais œil le rapport étroit qui lie les membres de cette structure au RDPC.

Aujourd'hui, toutes les étapes du processus électoral sont constituées de commissions mixtes comprenant un représentant de chaque parti politique. Pour Abdoulkarimou, auteur du livre La pratique des élections au Cameroun 1992-2007: Regards sur un système électoral en mutation, le problème ce sont les acteurs du jeu électoral, pas son système:

«C'est un système qui offre toutes les garanties à condition que chaque acteur joue son rôle. Certains ne font pas leur travail, lorsqu'on les invite à s'inscrire sur les listes électorales par exemple, ils ne viennent pas. Donc, le système lui est bon, ce sont les acteurs qui sont mauvais.»

L'opposition, désunie et peu structurée

Trop nombreux, les 260 partis politiques que compte le pays évoluent toujours en rangs dispersés. L'Union des populations du Cameroun (UPC), l'emblématique parti nationaliste [PDF] qui a lutté pour l'avènement de l'indépendance (1er janvier 1960), a perdu son influence. A l'aube du multipartisme, l'opposition camerounaise était pourtant très forte. Il y avait de l'enthousiasme, de la ferveur. L'opposition mobilisait des foules énormes, notamment à Douala, la capitale économique, et dans les villes de l'Ouest et du septentrion.

Dès sa création le 26 mai 1990, le SDF est le parti d'opposition le plus populaire. Aujourd'hui, il a perdu de sa superbe. Des dissensions sont nées en son sein. Plusieurs membres influents ont claqué la porte du parti. Certains pour rejoindre d'autres formations, comme le parti au pouvoir. D’autres pour se présenter comme candidat à l'élection présidentielle prévue en octobre prochain.

Les coalitions peinent à se constituer. La dernière tentative remonte à 2004. Lors du scrutin présidentiel, les partis d'opposition ne sont pas tombés d'accord sur un candidat unique. Le politologue Mathias Owona Nguini livre à ce sujet une analyse sans concession:

«L'opposition est largement fragilisée. Ses leaders sont usés et son gros handicap est qu'elle manque de propositions au niveau programmatique et idéologique. De plus, elle est émiettée et manque d'initiative. Ce qui évidemment profite au parti au pouvoir qui est là depuis plus longtemps et qui est plus expérimenté.»

Elles sont loin, les manifestations qui réunissaient tous les partis d'opposition, comme en 1991 lors des «villes mortes» ou, en 2008, avec les émeutes contre la faim. En février 2011, les activistes de la Nouvelle opposition camerounaise (NOC) s'engagent à organiser, une fois par semaine, une série de manifestations dans le but de renverser Paul Biya. Le coup d'envoi de l'opération devait être donné le 23 février.

Sur cette date, les partis d'opposition ont fait l'unanimité. Mais sur l'objectif, il y a eu mésentente. Certains voulaient essentiellement commémorer ceux qui ont perdu la vie lors des manifestations de 2008 contre la faim. D'autres exigeaient le départ de Paul Biya. Finalement, ce sont les forces de l'ordre qui ont tranché par la répression, et la manifestation n'a pas eu lieu.

Des fraudes massives et systématiques

Lorsque Paul Biya consent à ouvrir le jeu politique, au sortir d'une longue période de monolithisme et après les manifestations des villes mortes, le Cameroun aurait pu connaître l'alternance en 1992. Le 11 octobre cette année-là, se tient la première élection présidentielle pluraliste du règne Biya. Face au candidat du RDPC, une multitude d'adversaires. Parmi eux le leader de l'opposition John Fru Ndi, mais aussi Adamou Ndam Njoya de l'Union démocratique camerounaise (UDC) et ancien ministre, Bello Bouba Maïgari de l'Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) et ancien Premier ministre.

Après le vote, Paul Biya l'emporte avec un score de 39,9%, contre 35,9% pour Ndi et 19,21 % pour Maïgari. Les résultats sont contestés et les observateurs signalent de nombreuses irrégularités. L'élection aurait été remportée par John Fru Ndi:

«En 1992, l'opposition l'a remporté dans les urnes, mais Paul Biya a été déclaré vainqueur par la Cour suprême», affirme Hilaire Kamga. Même son de cloche chez Jean-Michel Nintcheu, député du SDF:

«En 1992, le SDF a gagné les élections avec 41% contre 38% pour le RDPC. C'est pourquoi nous avons à juste titre accusé Paul Biya d'avoir opéré un hold-up électoral.»

Au Cameroun, c'est un secret de polichinelle; fraudes et irrégularités ont souvent émaillé les élections. Un proche du parti au pouvoir le confirme, fier de son fait, mais qui requiert l'anonymat:

«Il nous est arrivé, pendant les élections, d'empêcher les électeurs d'aller voter dans les fiefs de l'opposition où nous n'étions pas favoris. La veille du scrutin, nous envoyions les enfants voler les cartes d'électeurs de leurs parents contre rétribution. Et le jour du vote, impossible pour eux de voter.»

Autre méthode:

«Dans notre bureau de vote, nous avons offert de la bière à profusion aux représentants de l'opposition. Et lorsqu'ils étaient en état d'ébriété, nous en profitions pour bourrer les urnes.»

Caroline Sapouma

 

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Journaliste camerounaise, spécialiste de l'Afrique.

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