mis à jour le

Daher Ahmed Farah: message aux Djiboutiens

A l’heure où les leaders de l’opposition sont jetés en prison par la dictature comme des vulgaires voyous, il nous a semblé opportun, encore une fois, de leur donner la parole [Ndr].

Mes très chers compatriotes,

Je voudrais à nouveau m'adresser à vous tous, s½urs et frères, que j'aime tant, au sujet de ce qui nous regarde, c'est-à-dire la situation de notre cher pays. Je félicite d'abord, et du plus profond, celles et ceux d'entre vous, je veux dire l'immense majorité des Djiboutiens, qui ont affirmé ou réaffirmé leur choix d'un changement démocratique autour de l'Union pour le Salut National (USN), coalition de tous les partis djiboutiens d'opposition. C'est le choix de la raison et du c½ur parce que voie du salut et de la dignité. C'est le choix qui, depuis des années, nous anime, mes camarades et moi, qui a présidé à la création du PRD devenu MRD. C'est le choix des autres organisations et personnalités politiques d'opposition. C'est, en un mot, le choix de tous les démocrates djiboutiens, qu'ils soient opposants ou membres de la société civile. Je félicite les jeunes comme les moins jeunes, les filles comme les garçons, les mères comme les pères de famille. Je félicite tous les quartiers, toutes les localités et toutes les villes. Je félicite la diaspora djiboutienne, avec une mention particulière pour celle d'Europe et d'Amérique du Nord, qui a su se montrer à la hauteur de son devoir citoyen.

Je souligne ensuite la portée historique du moment que nous vivons. Moment historique, dis-je. Il l'est en effet. Par l'ampleur de la mobilisation populaire. Par le triomphe électoral que, en dépit des fraudes massives, le peuple a accordé à la liste USN aux législatives du 22 février 2013. Par la détermination de ce même peuple à faire respecter son choix démocratique de l'USN en disant Non au hold-up électoral perpétré par le régime. Trois mois après ce jour du 22 février 2013, le peuple demeure debout, mobilisé et décidé à faire advenir le changement démocratique : à l'USN, il a donné 80% des sièges, soit 52 députés; par l'USN, il entend être représenté à l'Assemblée nationale. D'où la proclamation de la victoire USN et l'installation de l'Assemblée nationale légitime (ANL). ANL contre ANA (Assemblée nationale auto-proclamée). La vérité des urnes contre la volonté du prince. La démocratie contre la dictature. Le peuple contre le prince. C'est un phénomène sans précédent dans l'histoire de la République de Djibouti dont l'issue doit être le triomphe de la vérité puisque telle est la volonté du peuple souverain et source de tout pouvoir dans ce pays (Article 4 de notre Constitution).

J'observe que ce combat entre vérité et vol, entre légitimité et auto-proclamation, prend le régime et son chef au dépourvu. En 36 ans d'exercice autoritaire du pouvoir d'État, ces gouvernants ont développé une culture de facilité fondée sur le maniement de la répression et de la peur. De sorte qu'ils n'ont pas pris la mesure du mouvement de fond qui, après le 18 février 2011, s'est à nouveau exprimé le 22 février 2013. Aussi ont-ils appuyé, comme d'ordinaire, sur le bouton répressif, empli geôles et prisons. Ils ont arrêté dirigeants et non-dirigeants dont plusieurs (parmi lesquels les cheiks Abdourahman Souleiman Bachir, Abdourhaman Barkad God et Guireh Meidal Guelleh) croupissent encore à la prison centrale de Gabode où moi-même ai croupi trois fois depuis mon retour d'exil le 13 janvier 2013. Ils ont attendu que la mobilisation s'essouffle comme après le 18 février 2011. En vain. Si le mois de février entre dans l'histoire nationale comme celui de l'expression populaire contre la dictature et pour la démocratie, ses effets se révèlent plus durables en 2013 qu'en 2011. Et pour cause, puisque le peuple et l'Opposition ont tiré les leçons d'un février à l'autre. L'un de ces effets marquants est la place dominante des jeunes et des femmes dans la mobilisation populaire. Désormais, la mère et sa progéniture, largement majoritaires dans ce pays, puisque les jeunes représentent à eux seuls plus de 70% de la population générale, communient dans la lutte pour le changement démocratique. C'est une évolution notable qui en rappelle une autre, celle qui a abouti à la conquête de l'Indépendance. Il y a un parfum des années 1974, 1975 et 1976 qui ont accéléré la fin de la période coloniale et permis la proclamation de l'Indépendance le 27 Juin 1977. Je ne peux me retenir de dire BRAVO aux jeunes et aux mères de famille pour leur rôle décisif dans la mobilisation nationale en cours. Sans oublier les pères qui ne déméritent pas, loin s'en faut.

Mes très chers concitoyens, ce qui se joue, je ne vous apprends rien, ce n'est pas une simple lutte pour le pouvoir, il ne s'agit pas de remplacer Ali ou Madina par Omar ou Fatouma. Ce qui se joue, c'est notre salut national. Il s'agit de reconquérir la maitrise de notre destin collectif pour co-construire une vie nationale harmonieuse. Dès lors, toutes les Djiboutiennes et tous les Djiboutiens sont concernés par le combat en cours. C'est leur combat. D'où notre appel à celles et ceux qui n'ont pas encore franchi le pas, qu'ils se situent en dehors de la sphère politique, ou du côté du pouvoir en place, qu'ils soient en uniforme ou civils : nous les exhortons à ne pas manquer l'histoire en marche et à rejoindre la mobilisation nationale, chacun à sa manière, chacun selon ses possibilités. N'hésitez pas. N'ayez pas peur. Ne pensez pas qu'il soit trop tard pour vous d'agir. Il n'est jamais trop tard pour bien faire. A cet égard, je lance un appel appuyé aux chefs policiers, gendarmes et militaires afin qu'ils prennent la mesure de ce moment historique. Hissez-vous hors de la routine quotidienne, des réflexes d'obéissance aveugle que l'on a ancrés en vous et des petits calculs personnels. Prenez du recul. Réfléchissez à tête reposée. Apprenez de l'Histoire et de ses nécessités. Préférez l'éternel (le bien) à l'éphémère (les éventuelles petites faveurs du prince). Préférez la dignité à l'humiliation. Relevez la tête. Vous ne le regretterez pas.

Très chers compatriotes, nous avons beaucoup accompli. A l'horizon, point la lueur d'une nouvelle ère, celle que nous attendons depuis si longtemps. Continuons d'avancer, unis, inébranlables et imaginativement combatifs.

Je voudrais clore ce modeste mot par une pensée pour nos détenus politiques de Gabode, pour Bachir, God, Guireh et tous les autres, ainsi que pour tous les humains (d'ici et d'ailleurs) qui souffrent de maladie, de malheur ou de misère. Je leur souhaite une prompte fin de l'épreuve endurée. Du reste, je renouvelle notre exigence de libération de tous nos détenus politiques.

La lutte continue. Le peuple vaincra.

Daher Ahmed Farah (DAF), président du MRD et porte-parole de l'USN

Djibouti, le 19 mai 2013.

 

 

Slate Afrique les blogs

Ses derniers articles: Tunisie : Le retour de la censure sur le Net?  Tunisie : Le retour de la censure sur le Net?  Egypte: hommage paradoxal aux manifestants anti-régime militaire