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Algérie : Cachez-moi ces enfants qui travaillent

Ils seraient entre 350 000 et 500 000 enfants à travailler en Algérie. Youcef, 14 ans, Mohamed, 11 ans, Imad, 12 ans.Rencontres.

«Je gagne 500 DA par jour (3 euros).»Youcef lâche cette phrase avec un rictus de mécontentement.«C'est pas assez», ajoute-t-il, en continuant à éplucher ses pommes de terre.

Assis sur un casier en plastique renversé, à quelques mètres de la gargote du marché communal de Douada (à environ 33 km au sud-ouest d’Alger), il rassemble les pommes de terre qu'il vient de laver et les dispose à l'intérieur d'un autre seau.

«J'ai hâte que l'été arrive parce qu'en vendant des mhadjeb (sorte de crêpes traditionnelles, ndlr) sur la plage, je gagne parfois jusqu'à 2000 DA (15 euros) par jour !»

Rupture avec l’école

Il reprend son couteau et coupe. Son oncle, à quelques mètres, le presse, il est déjà midi et les frites doivent être prêtes. Youcef coupe des pommes de terre à longueur de journée depuis déjà deux ans.

«L'école c'était pas pour moi, j'ai pas pu», lâche-t-il précipitamment, comme pour éluder le sujet.

Travailler, parler d'argent, Youcef le fait avec un naturel déconcertant. Il n'a pourtant que 14 ans.

Aider ses parents

«Cet argent, je le donne à mes parents.»

Comme Youcef, beaucoup d'autres enfants sont contraints de travailler pour vivre. Selon les estimations de la Fondation nationale pour la promotion de la santé et du développement de la recherche (Forem), ils seraient entre 350 000 et 500 000 à travailler en Algérie.

Vendeur sur les routes

Mohamed, 11 ans, écolier de Tessala El Mardja (à environ 28 km au sud d’Alger) en fait partie. C'est le cadet d'une fratrie de quatre enfants.

«Je gagne 700 DA par jour que je remets à ma mère à chaque fin de journée, elle est très fière de moi», explique-t-il, en comptant ses pièces pour rendre sa monnaie à un passant qui vient de lui acheter une galette.

Pour Mohamed, c'est presque un jeu, il n'exerce cette activité que depuis quelques mois. «Je vais toujours à l'école, mais ça ne me plaît pas !»

Déni des pouvoirs publics

Le phénomène se banalise et inquiète. Etre au contact de l'argent dénature leur comportement, modifie leur langage, mais pas seulement. Ils se voient également exposés à toutes sortes de risques, dont l'échec scolaire. Pour le professeur Mustapha Khiati, président de la Forem,

«ce phénomène est d'une extrême gravité. C'est attentatoire à la vie des enfants».

Banalisation déconcertante

En 2002, le ministère du Travail avait procédé à l'installation d'une commission nationale de lutte contre le travail des enfants. La Forem était conviée à y siéger, à l'époque. Mais depuis que les recommandations de son enquête sur la situation des enfants ont été rendues publiques en 2007, elle ne semble plus y être la bienvenue.

«Notre discours ne leur convenait pas, alors ils ne nous convient plus à leurs réunions, si toutefois, ils se réunissent encore», confie le professeur Khiati. Et d'ajouter : «Pendant qu'on essaye de sensibiliser sur une problématique sérieuse qui implique des réseaux de mendicité, de prostitution de mineurs, le ministère du Travail finance des enquêtes pour prouver que les enfants ne travaillent pas en Algérie, c'est quand même désolant !»

Insouciance volée

Les enfants, eux, ne s'en plaignent pas.

«Pourquoi ils ne nous laissent pas travailler en paix !»

Imad, 12 ans, s'insurge contre un policier en poste à l'entrée du Jardin d'essai d'Alger, qui l'empêche, avec ses copains, de vendre leurs ballons multicolores aux familles venues se balader.

«Il est quand même énervant ce policier, dénoncez-le, il s'appelle Brahim, l'autre jour il a même saisi nos ballons», lâche-t-il, rieur.

Loin des regards

Imad insiste. Le policier le menace de loin et lui interdit l'entrée. Imad ne comprend pas.

«Je ne fais rien de mal, je suis allé jusqu'à Bab Ezzouar pour acheter ces ballons pour les revendre !»

Si ces enfants ne réalisent pas toujours la gravité de leur situation, c'est souvent à leurs parents qu'ils le doivent.

«Le ministère de l'Education a, pendant des années, promis de faire un arrêté en vue d'aller vers la pénalisation des parents qui font travailler les enfants âgés de moins de 16 ans, on attend toujours, à ce jour !», s'étonne le professeur Khiati.

En attendant, Imad ira écouler son stock de ballons ailleurs. Loin des regards de l'Etat…

Fella Bouredji

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