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Un soldat français parle à des réfugiés hutu rwandais, le 20 août 1994. REUTERS/Corinne Dufka
Un soldat français parle à des réfugiés hutu rwandais, le 20 août 1994. REUTERS/Corinne Dufka

«Les soldats français ne furent pas les "Waffen SS" du Rwanda»

Le général Didier Tauzin, en mission au Rwanda avant et pendant le génocide de 1994, veut défendre l'honneur de la France et ses soldats.

Didier Tauzin est un militaire qui connaît bien l’Afrique. Il y a effectué plusieurs missions, dont certaines secrètes. Mais aujourd’hui, il en a assez de voir la France critiquée pour sa politique africaine. Alors il a écrit un livre, Rwanda, je demande justice pour la France et ses soldats. Pour défendre, dit-il, l’honneur de la France et de ses soldats, qui n’ont pas à rougir des actions menées sur le continent africain depuis… la colonisation.

«Cette période dont certains Français voudraient avoir honte», s’insurge Tauzin.

Mais l’essentiel de son plaidoyer concerne le rôle de la France dans un pays «d’une beauté exceptionnelle»: le Rwanda, où s’est déroulé le dernier génocide du XXe siècle. Avec la complicité plus ou moins tacite de Paris? Depuis 1994, le soupçon n’a jamais été entièrement levé.

Défendre le rôle de la France

Aujourd’hui général de division, Didier Tauzin a dirigé pendant deux ans, de 1992 à 1994, le 1er régiment parachutiste d’infanterie de marine, le RPIMa. Ce qui va le conduire dès 1992 en mission au Rwanda. Il y retourne en 1993, chargé d’une opération secrète pour repousser les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), en guerre contre le régime de Juvénal Habyarimana depuis octobre 1990. À sa grande déception, on l’empêchera de porter le coup fatal à cette armée créée par des exilés tutsi, chassés du pays par vagues successives depuis les années 60.

Après 1993, vint 1994 et le génocide des Tutsi du Rwanda. Didier Tauzin retourne pour une dernière mission au pays des Mille Collines lors de l’opération humanitaire Turquoise, fin juin 1994.

Aujourd’hui, Didier Tauzin veut raconter sa vérité: non, les soldats français ne furent pas les «Waffen SS» du Rwanda, affirme-t-il avec force. Certes.

La tragédie rwandaise est d’abord l’affaire des Rwandais eux-mêmes. Ce ne sont pas des Français qui ont tué, pillé, violé ou donné les ordres d’attaquer des églises remplies de gens sans défense, comme à Nyamata.

Didier Tauzin a sûrement raison de rappeler qu’au moment du génocide, la France se trouvait en pleine cohabitation Mitterrand-Balladur. Il n’y avait donc pas forcément consensus sur la stratégie à suivre. Il note également, et à juste titre, que le récent rapprochement diplomatique entre la France et le Rwanda a conduit des deux côtés à enterrer la controverse sur le rapport Mucyo, publié en 2008, et dans lequel Kigali accusait plusieurs hauts responsables français d’avoir préparé et participé au génocide. 

Reste un curieux sentiment de malaise à la lecture de ce plaidoyer.

Pourquoi minimiser le génocide?

Et d'abord, une question: pourquoi faut-il que la défense du rôle de la France passe par une négation, ou du moins une volonté de relativiser le génocide des Tutsi? Si l’on n’a rien à se reprocher dans cette histoire, pourquoi minimiser des événements reconnus par toute la communauté internationale?

Seize ans après, Didier Tauzin, lui, a encore du mal à l’admettre. Au fil des pages, il évoque souvent «le soi-disant génocide», lequel serait avant tout le résultat d’une gigantesque «manipulation de l’opinion internationale».

Quand les massacres commencent, Tauzin n’est pas ému, plutôt agacé apparemment, de subir «un véritable matraquage»: tous ces morts qui alarment les médias ne sont pour lui qu’une «médiatisation préparée de longue date».

Il chipote sur les chiffres (800.000 morts? Selon lui, il n’y avait que 600.000 Tutsi au Rwanda avant 1994…), en donne d’autres, tout en admettant qu’ils sont «bien sûr invérifiables»: de trois à six millions de victimes tuées par le FPR pendant et après le génocide! Il évoque abondamment les exactions commises par le FPR contre des civils Hutu avant le génocide. Même s’il s’agit là encore souvent «d’informations mal recoupées et invérifiables».

En revanche les Tutsi, qui aux yeux du monde restent les principales victimes de ce génocide, semblent à chaque fois avoir été tués par le Saint Esprit: les meurtriers ne sont quasiment jamais désignés.

De toute façon, Tauzin l’affirme à plusieurs reprises: personne n’aurait réussi à prouver que ce génocide a été préparé.

Les médias de la haine

Il semble bien pourtant que la stigmatisation des Tutsi était une réalité bien avant 1994. Même s’il n’était que ponctuellement présent au Rwanda, n’a-t-il rien perçu? N’a-t-il pas été informé?

Dans son livre en tout cas, il n’évoque jamais les appels aux meurtres et les incitations à la haine raciale de Radio Mille Collines, ni même cette presse extrémiste, comme Kangura qui publiera dès 1990 «Les 10 Commandements du Muhutu» invitant les Hutu à se méfier et à se désolidariser des Tutsi. Dans le même numéro, figurait une photo pleine page de François Mitterrand, désigné comme «un vrai ami du Rwanda».

En condamnant les principaux responsables des «médias de la haine» à des peines allant jusqu’à la perpétuité, le Tribunal pénal international pour le Rwanda a souligné que ces médias «procédaient d’une stratégie politique qui a délibérément conduit au génocide»

Faut-il encore évoquer les distributions d’armes, les massacres ponctuels de Tutsi en 1991, 1992, 1993? Des pogroms qui annoncent déjà le bain de sang de 1994, mais qui sont totalement absents du livre du général Tauzin, nettement plus intéressé par les exactions du FPR, qui avant même le génocide des Tutsis «procède à une véritable épuration ethnique», selon lui «magistralement conduite».

Après l’attentat contre Juvénal Habyarimana en revanche, quand le génocide des Tutsi commence, lui ne perçoit qu’une «panique», dans un contexte où «l’Etat était décapité». Là encore, on peut s’étonner, car il y avait bien un gouvernement au Rwanda en avril 1994. Un gouvernement de transition, où figuraient beaucoup d’opposants Hutu.

Mais en près de 200 pages, à aucun moment leur sort n’est évoqué. Dès le 7 avril, ils ont été systématiquement exécutés par la garde présidentielle. Par des militaires, dont certains ont pu passer par l’Ecole de Guerre de Paris.

«Les Hutu ne sont pas tous des massacreurs», clame Tauzin.

C’est vrai. Certains furent même parmi les premières victimes du génocide: tuer les opposants hutu, quelques heures après la mort d’Habyarimana, c’était créer le vide, supprimer toute alternative à la logique extrémiste. Curieusement, ces Hutu assassinés ne révoltent pas le général. Ils sont ignorés.

Dans la tête d'un soldat français au Rwanda

Mais l’aspect le plus intéressant du livre de Didier Tauzin, c’est ce qu’il suggère de l’état d’esprit d’un officier français engagé dans le bourbier rwandais et qui affiche sans faux-semblants ses convictions. Extraits:

- Depuis toujours, les Tutsi sont «un peuple dominateur, manipulateur et calculateur».

- Les massacres? C’est «Satan» qui a «empli de sa haine de pauvres bougres d’hommes et les a jetés sur d’autres pauvres bougres d’hommes».

- En revanche, il en est convaincu dès le départ: si le FPR gagne la guerre, les Hutu seront «massacrés en masse». Il faut donc bloquer le FPR —et même refuser de partager le pouvoir avec lui? C’était pourtant ce qui était prévu, juste avant le génocide.

- Finalement le FPR a gagné, provoquant la fuite des auteurs du génocide. Il a été soutenu en France, «par une cinquième colonne»: «ce parti de l’étranger» qu’on retrouve «dans toutes les guerres dans lesquelles la France a été engagée». Voilà qui nous conduit assez loin, hors du Rwanda.

- Parmi les «traîtres», il y a des journalistes, des ONG et le Parti communiste français, «qui a fait son possible pour saper la politique française au Rwanda».

Didier Tauzin plaque-t-il sur le Rwanda ses propres convictions? Ou bien embrasse-t-il aussi les thèses de ses camarades rwandais?

Il a bien connu Déogratias Nsabimana, le chef d’état-major de l’armée rwandaise qui, le 6 avril 1994, périra lui aussi dans l’attentat contre l’avion de Juvénal Habyarimana.

Deux ans auparavant, en août 1992, Tauzin le décrit avec admiration comme «l’homme de la situation». Un mois plus tard, en septembre 1992, «Déo» est chargé de distribuer au sein de l’armée rwandaise un bien curieux document, qui «définit l’ennemi».

On y lit notamment:

«L’ennemi principal est le Tutsi de l’intérieur et de l’extérieur extrémiste et nostalgique du pouvoir, qui N’a JAMAIS reconnu et NE reconnaît PAS encore les réalités de la Révolutions Sociale de 1959 et qui veut reconquérir le pouvoir au Rwanda par tous les moyens». (Les majuscules figurent dans le texte.)

Le Tutsi «de l’intérieur et de l’extérieur»: le FPR et ses «complices» naturels, ses «frères de race». Ce sera le discours qui justifiera les massacres de tant de gens innocents. Le général Tauzin était-il au courant de l’existence de ce document, dont il ne parle pas dans son livre?

La France en guerre?

Au fil des pages, on comprend comment la France se laisse prendre dans un engrenage qui exige à chaque étape de s’investir un peu plus dans le soutien à une armée qui résiste mal aux offensives des rebelles. Un soutien qui semble devenu très vite idéologique, aux mains de militaires prêts à en découdre. Tauzin le dit tout net:

«La guerre de la France au Rwanda était une guerre pour un idéal»

La France était en guerre au Rwanda? Ce n’est pas ce que nous disait à l’époque le chef de l’Etat: «Nous n’avons pas envoyé au Rwanda des soldats pour combattre», se justifiait en mai 1994 François Mitterrand.

En 1993, Tauzin va pourtant bien mettre en place «une hiérarchie parallèle» à l’armée rwandaise, en «restant incognito»: «tous les ordres seront apparemment rédigés par des officiers rwandais».

Il est tellement enthousiaste qu’il «pleure de rage» quand il n’est pas autorisé à repousser définitivement les rebelles du FPR. Il comprend soudain, dit-il, «les déceptions» de ses «chers anciens d’Algérie et d’Indochine»

Tant d’exaltation, de références idéologiques. De crispations aussi et parfois de contradictions entre les discours officiels et les actes et sentiments des hommes sur le terrain. Finalement, en refermant ce livre, on a plus de questions que de réponses.

Seize ans après la tragédie rwandaise, le malaise est toujours là.

Reste à comprendre pourquoi.

Maria Malargardis

Maria Malagardis

Maria Malagardis. Journaliste française, spécialiste de l'Afrique.

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