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Le procès des proches de Ben Ali et de son épouse le mercredi 10 août à Tunis. REUTERS/Zoubeir Souissi
Le procès des proches de Ben Ali et de son épouse le mercredi 10 août à Tunis. REUTERS/Zoubeir Souissi

Tunisie: l'ex-chef de la sécurité des Ben Ali innocenté

32 proches de l'ex-président tunisien et de son épouse étaient accusés d'avoir tenté de fuir la Tunisie le 14 janvier 2011 avec d'importantes sommes d'argent et des kilos de bijoux. Mais avec l'ex-chef de la sécurité présidentielle, Ali Seriati, c'est tout le système Ben Ali qui était sur le banc des accusés. La justice a rendu son verdict le 12 août.

Le procès baptisé «Aéroport Tunis-Carthage» dans lequel l’ex-président tunisien, Zine el-Abidine Ben Ali, et 32 membres de son clan sont impliqués, ne concernait pas simplement un dictateur ou quelques personnages cupides. Il visait bel et bien tout le système sécuritaire tunisien.

Reporté par deux fois, le 26 juillet puis le 2 août 2011, ce procès a repris le mercredi 10 août 2011 au Tribunal de première instance de Tunis, sous la présidence du juge Fouazi Jebali. Le verdict a été rendu le vendredi 12 août 2011.

Accusé de fabrication de faux passeports et de trafic de devises, l’ancien directeur de la sûreté nationale, Ali Seriati, a été acquitté par le tribunal de première instance de Tunis. Les 25 proches de la famille Ben Ali et de son épouse Leïla Trabelsi ont écopé de peines de prison allant de quatre mois à 6 ans.

L’essentiel du procès avait tourné autour de la fuite de la famille Ben Ali-Trabelsi et des conditions dans lesquelles l’armée et les différents services de sécurité ont couvert ou dénoncé ce départ précipité.

Fuir la révolution les poches pleines

Tous les accusés ont comparu pour tentative de fuite du territoire national, détention illicite de sommes importantes en devises sans autorisation de la Banque centrale de Tunisie, possession de cartes de crédits internationales et trafic de bijoux.

Seuls 28 sur les 32 prévenus ont répondu présents aux audiences. En dehors du paiement d’amendes importantes, le procureur avait demandé l’application de la peine maximale qui, selon le Code pénal tunisien, pouvait aller de six mois à cinq ans de prison.

«Vous avez tenté de fuir le pays à 15H00 le 14 janvier 2011, en possession de devises et de bijoux», a déclaré le juge Faouzi Jebali, avant de détailler aux accusés leurs charges personnelles.

A titre d’exemple, Moncef Trabelsi, le neveu de Leïla Trabelsi, avait été interpellé en possession de 2.400 dollars américains (1679 euros) et 17.500 euros. L’autre neveu de la «régente de Carthage», Imed Trabelsi, détesté des Tunisiens, a contesté à la barre les charges qui pesaient contre lui. Il a affirmé n'avoir «jamais voulu s'enfuir» et «ne disposer que de ressources provenant de ses activités légales».

Pourtant, selon l'accusation, Imed Trabelsi était en possession de trente-six montres et de quelques cinq kilos de bijoux lors de son arrestation le 14 janvier 2011 à l'aéroport militaire de l’Aouina, mitoyen de l’aérogare civil de Tunis-Carthage. Lors du verdict le 12 août, le neveu de Leïla Trabelsi a été condamné à deux ans de prison. Ce dernier avait déjà écopé de quatre ans de prison pour consommation de stupéfiants le 20 avril 2011.

Le désintérêt des Tunisiens

Depuis le début juin, date de l'ouverture du procès de l'ex-président, les Tunisiens ne semblent pas se passionner outre mesure pour les audiences et les actions de la justice tunisienne.

Une absence d'intérêt qui peut, en partie, s'expliquer par la déception de ne pas voir le président et sa famille comparaître physiquement devant les tribunaux à l'heure où, a contrario, l'ex-président égyptien Hosni Moubarak est bel et bien présent sur le banc des accusés.

Pourtant, ce nouvel épisode, riche en révélations et en rebondissements, donne un aperçu de la mécanique sécuritaire et militaire de l’ancien régime qui, par l’intensité des protestations populaires de janvier 2011, s’est soudainement enrayée.

Ali Seriati, le bouc émissaire

Dans l'opinion publique, l’attention des Tunisiens s’est surtout portée sur la reconstitution de cette journée symbolique du 14 janvier et sur l’ex-chef de la sécurité, Ali Seriati.

Accusé de falsification de passeports et de trafic de devises, ce dernier sera jugé ultérieurement pour complot contre la sécurité intérieure de l’Etat, incitation à commettre des crimes et provocation au désordre.

Sommés de s’expliquer devant la justice, les accusés se sont tour à tour insurgés, ont nié les faits ou demandé pardon au peuple tunisien, tel Ali Seriati le mercredi 10 août. Pris dans la tourmente du procès, ce dernier, dont le sort divise les Tunisiens, a répondu non seulement de ses actes mais aussi de ses déclarations et des versions qu’il a données sur le départ du président et de sa famille, toujours en exil à Jeddah en Arabie saoudite.

Lors du procès, tandis que le procureur demande la peine maximale, maître Abada Kéfi, l’avocat d’Ali Seriati, avait plaidé l’innocence de son client:

«Seriati est un homme innocent et intègre qui a été détenu arbitrairement […] il ne doit pas être seulement innocenté mais élevé au rang de héros de la révolution.»

Accusé d’être l’un des complices de la famille de l’ex-président, l’ex-chef de la sécurité présidentielle, est passé aux aveux et raconté sa version des faits qui se sont déroulés le 14 janvier 2011:

«En début d'après-midi (le 14 janvier), le président Ben Ali m'a contacté pour me demander de préparer son avion présidentiel», a-t-il raconté lors de la première audience le 26 juillet 2011.

Par la suite, il organisera le départ du clan Ben Ali tout en cachant l'arrestation des Trabelsi à l'aéroport Tunis-Carthage.

Concernant les accusations de falsification de passeports ainsi que de trafic de devises, l’ancien directeur de la Sûreté nationale s’est défendu:

«Le 14 janvier, le président m’appelle au téléphone pour me dire de préparer des passeports pour certains de ses proches. J’ai confié la tâche à un préposé de la présidence qui en avait la charge sans m’en occuper directement. Si l’un des documents n’était pas conforme à la réglementation, je n’en assume pas personnellement la responsabilité», a-t-il expliqué à la cour.

Sur ordre du président déchu, Ali Seriati a dû préparer des passeports pour Houssem Trabelsi et sa famille suite à l’incendie de leur domicile en commandant à l’officier chargé de la cellule des passeports au Palais de Carthage, Lamjed Dabari, d'établir ces faux papiers.

Doit-on accabler de tous les maux Ali Seriati? L’ancien chef de la sécurité du président déchu a déclaré qu’il ne faisait que suivre les ordres de son supérieur hiérarchique et employeur, Zine El Abidine Ben Ali.

«Ma mission s’est terminée ce moment-là, à 17h45 exactement, quand l’avion a décollé et que j’ai été arrêté aussitôt», a-t-il plaidé.

Au-delà de ces accusations graves, pour l'opinion, Ali Seriati représente à lui seul la sécurité présidentielle, un corps sécuritaire particulièrement redouté des Tunisiens.

Le grain de sable dans les rouages militaires

En marge du procès, les récentes déclarations du lieutenant-colonel Samir Tarhouni, le chef de la Brigade anti-terrorisme de la police nationale (BAT), tendaient à réfuter les arguments avancés par l’avocat d’Ali Seriati pour le disculper.

En se reposant sur son témoignage et après avoir mené leur propre enquête, la rédaction de Mediapart a tenté de reconstituer les faits dans un article titré: «Ce qu’il s’est vraiment passé le 14 janvier à Tunis». Selon Mediapart, le lieutenant-colonel Samir Tarhouni et d’autres généraux auraient pris seuls la décision de désobéir à l'ancien régime:

«Le pays est à feu et à sang, les manifestants s’approchent de la caserne de Bouchoucha, des ordres ont été donnés à un de nos capitaines de tirer sur des civils devant le ministère de l’Intérieur, et pendant ce temps, ce chien de Ben Ali s’occupe d’envoyer sa famille en vacances. C’est le moment où jamais de faire ce que nous devons à notre pays: allons leur demander des comptes.»

En fin d’après-midi, Ben Ali comprend que plusieurs militaires et représentants de la sécurité tunisienne se sont passé des ordres et que son chef de la sécurité, Ali Seriati, lui a caché toute l’affaire. L’avion décollera de l’aéroport militaire de l’Aouina, sur une piste annexe, avec à son bord Ben Ali, Leila, Mohamed (fils de Ben Ali), Halima (fille de Ben Ali) et Mehdi ben Gaied (fiancé de Halima).

Sans surprise, l'issue du procès est venue confirmer la nature de l'entourage de l'ex-président. Des individus qui, se sentant perdus face à la montée de la crise, se sont enfuis en tentant de sauver une partie de leur butin accumulé ces dernières années. Et dont les responsables assignés à leur sécurité ont sauté sur l'occasion révolutionnaire pour leur tourner définitivement le dos.

Mehdi Farhat

 

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