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Camille Moute à Bidias, mai 2011. © FNE, tous droits réservés.
Camille Moute à Bidias, mai 2011. © FNE, tous droits réservés.

Camille Moutè à Bidias, «monsieur emploi» du Cameroun

Directeur général du Fonds national de l'emploi au Cameroun, Camille Moutè à Bidias s’inspire des traditions pour lutter contre le chômage.

Camille Moutè à Bidias n’a rien d’un sorcier noir. Pourtant, dans son phrasé comme dans sa gestuelle, il rappelle la prestance des patriarches de l'Afrique équatoriale d'autrefois.

L’énorme bracelet en bois qu’il arbore autour du poignet, et qui contraste avec l’impeccable costume à l’occidentale qu’il porte, ressemble fort à un gri-gri. Mais il s’agit plutôt d’un symbole du pouvoir traditionnel; un lien aux forces ancestrales dont l’homme est dépositaire dans son village de Byabessaba, près de Bafia, à quelques encablures de Yaoundé, la capitale du Cameroun.

Chef traditionnel et grand patriarche des peuples du Mbam, l’un des plus grands groupes ethniques du Cameroun; les attributs peuvent surprendre, pour cet homme qui a consacré l’essentiel de sa carrière professionnelle à réfléchir aux préoccupations sociales et économiques de son pays.

«Monsieur emploi»

Le nom de Camille Moutè à Bidias se confond avec le Fonds national de l’emploi (FNE) qu’il dirige depuis 1991, un an après sa création. La mission de ce spécialiste en politique de l’emploi: aider à résoudre le chômage massif qui frappe son pays. 8,1% en moyenne selon les indications du Bureau international du travail (BIT) [PDF], et jusqu’à 12% chez les jeunes. Dans les grandes zones urbaines, le chômage atteint les 25%. Le CIA World Factbook, qui n'utilise pas la même méthode que le BIT, avance depuis 2001 un taux astronomique de 30% de chômage au Cameroun. Et le patron du FNE complète le tableau en soulignant un sous-emploi (différent du chômage) de l’ordre de 75%.

Autant dire que le travail de Camille Moutè à Bidias n’a rien d’une sinécure. Mais le défi semble ne pas l’impressionner, lui qui dit puiser ressources et créativité dans les traditions de son pays:

«La tradition est un vivier de connaissances pour aider à résoudre les questions contemporaines. En Afrique comme partout ailleurs, le problème de l’emploi est l’une des grandes questions de ce siècle.»

Sagesse africaine

Quand il est happé en 2000 par les notables de sa contrée natale pour devenir chef traditionnel, Camille Moutè y voit un signe —et un encouragement. Un encouragement à renforcer son attachement aux us et coutumes de son pays. Un signe que sa vision d’un monde qui s’inspire des traditions du passé n’était pas une lubie, et surtout que cela n’était pas incompatible avec la gestion de grandes préoccupations des sociétés africaines modernes:

«Jamais nous ne pourrons nous développer si nous ne faisons pas un retour à notre propre système d’organisation sociale», affirme-t-il.

Camille Moutè à Bidias a donc actionné le levier de la tradition pour accompagner l’évolution et la vie du Fonds national de l’emploi camerounais depuis 20 ans. Une décentralisation progressive des services —comme le faisaient les chefs d’autrefois—, l’écoute et la recherche permanente de nouveaux partenaires, des propositions pour que le système éducatif soit adapté aux besoins réels du pays (vidéo).

«L’une des causes du chômage dans nos pays, c’est l’inadéquation entre les formations et les besoins en main d’œuvre. Comment se fait-il que 50 ans après les indépendances, nous ayons toujours d’un côté des jeunes surdiplômés et, de l’autre, une offre d’emploi extrêmement faible? Il y a bien un problème quelque part.»

Pour celui qui a commencé à travailler en 1978, à son retour de Paris où il a suivi des études en sciences politiques et en finances, les temps n’ont changé que parce que les politiques publiques de l’emploi n’ont pas su encourager les jeunes à s’appuyer sur ce que l’Afrique compte de potentialités. Camille Moutè à Bidias dresse ce constat dans l’ouvrage qu’il publie en 2009, L’emploi en Afrique au sud du Sahara (éditions Afrikiya).

Mais il propose également des préalables à l’emploi dans cette région du monde où 60% des jeunes sont au chômage, alors qu’ils représentent 37% de la population active. La bonne gouvernance et la stabilité politique qu’il indique comme conditions nécessaires à la lutte contre la pauvreté ne peuvent, selon lui, durablement s’installer que si les leaders politiques acceptent la rigueur des principes de gestion des sociétés d’autrefois.

Préserver et promouvoir les identités

Dans son livre, Camille Moutè à Bidias récuse aussi  l’idée développée par l’Organisation internationale du travail (OIT), selon laquelle la croissance économique entraîne automatiquement l’augmentation des emplois et l’éradication du chômage:

«Sans des politiques de développement orientées ou recentrées sur la création du maximum d’emplois et une juste répartition des revenus, la croissance n’assure pas mécaniquement l’objectif du plein-emploi et du bien-être», explique-t-il.

C’est aussi ce qu’il a indiqué à ses pairs lors de la conférence mondiale des Services Publics de l’Emploi qui s’est tenue fin mai 2011 à Paris en France, et qui visait à rechercher des solutions au sortir de la crise.

A ses collègues de l’Association mondiale des services publics de l’emploi (Asmpe), dont il est par ailleurs le président d’honneur, Camille Moutè à Bidias a présenté la détermination du Cameroun à encourager des initiatives qui mettent en avant le patrimoine culturel du pays, ou bien qui s’appuient sur les ressources du terroir. Les métiers du bois et de l’artisanat, tout comme le secteur agro-alimentaire sont les cibles privilégiées:

«Bien entendu, nous n’excluons aucun partenaire. Car l’urgence, c’est que chaque jeune puisse avoir un travail et que cessent les inégalités.»

C’est ce qui explique, par exemple, que le FNE se soit investi dans l’opération engagée en début d’année par les pouvoirs publics pour le recrutement de 25.000 jeunes dans la fonction publique au Cameroun. C’est ce qui explique peut-être aussi l’énergie qu’il déploie depuis 1998 comme président de l’Association africaine des services publics de l’emploi, pour que les chefs d’Etat africains prennent à bras-le-corps la question de la lutte contre le chômage des jeunes.

Dans ce «lobbying», Camille Moutè à Bidias dit avoir été aidé par le sens de la diplomatie et l’opiniâtreté que les traditions africaines aident à forger. Un esprit qu’il veut maintenir vivant en ajoutant une casquette aux nombreuses autres qu’il porte déjà: promoteur culturel.

En juillet 1994, le patron du FNE lance le festival culturel Mbam’Art, du nom d’un des départements de la région du Centre au Cameroun. Ce festival quadriennal, dont la prochaine édition se tiendra du 16 au 20 novembre 2011, a pour ambition de promouvoir les langues du terroir et favoriser des projets de développement.

Raoul Mbog

Raoul Mbog

Raoul Mbog est journaliste à Slate Afrique. Il s'intéresse principalement aux thématiques liées aux mutations sociales et culturelles et aux questions d'identité et de genre en Afrique.

 

 

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