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© Damien Glez. Tous droits réservés
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Une affaire DSK qui contrarie l'Afrique

Même si elle est guinéenne, la victime présumée de Strauss-Kahn ne reçoit guère de soutien dans la presse africaine. Souvent sexistes, les idées reçues ont la vie dure.

Mise à jour du 11 décembre 2012: Un accord financier entre Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo a mis fin, lundi 10 décembre, à la saga médiatico-judiciaire qui a duré plus de 18 mois. Une audience s'est déroulée au tribunal du Bronx à New York, en présence de Nafissatou Diallo, ses avocats, et ceux de DSK. La participation de l’ancien patron du FMI n’avait pas été requise. Le juge chargé du dossier, Douglas McKeon, entendait faire le point sur cet accord afin de s’assurer que Nafissatou Diallo, restée discrète depuis l'été 2011, en approuvait les termes.

 

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En France, le soutien très affiché d’une multitude d’intellectuels à l’égard de Dominique Strauss-Kahn (DSK) a suscité la polémique. A propos de la tentative de viol dont se serait rendu coupable l’ex-directeur du Fonds monétaire international (FMI) le 14 mai à New York, le socialiste Jack Lang a eu cette formule qui a fait couler beaucoup d’encre: «Il n’y a pas mort d’homme.» Tandis que le journaliste Jean-François Kahn parlait de «troussage de domestique».

Mais la vision de cette affaire est-elle si différente en Afrique? La solidarité vis-à-vis de la victime présumée, Nafissatou Diallo, est-elle plus grande? Difficile à croire. A lire la presse africaine, il semble bien que la sympathie ne va pas toujours à la victime présumée. Alors même que Nafissatou Diallo a grandi en Guinée et que sa mère vit au Sénégal, la presse ouest-africaine n’est pas forcément de son côté. En tout cas, elle ne se montre pas tendre avec la victime présumée. Avant même qu’elle n’ait été entendue, le doute s’est insinué. Où est-elle? Qui est-elle? Faut-il croire ce qu’elle a raconté à la justice américaine ou se qu’elle s’apprête à dire à la barre?

Ainsi le quotidien burkinabè Le Pays s’agace de l’attitude des médias et de la justice américaine:

«Le nouvel avocat de Nafissatou Diallo n’en démord pas. Dominique Strauss-Kahn est bel et bien le diable incarné qui a souillé une innocente et pieuse femme… Ils n’ont pas tort, les avocats de DSK, d’en appeler à un recadrage des choses. Leur client a déjà été jugé et condamné par la rue. Il a beaucoup souffert dans sa chair de tous ces articles de presse insultants, de ces manifestations partisanes et de cette théâtralisation de la justice, qui ont mis à mal la présomption d’innocence. Pendant ce temps, aucune trace de la présumée victime, cette belle et vertueuse femme, telle que décrite par ses thuriféraires.»

Dans un article intitulé «Qui est celle qui a dit non au patron du FMI?», L’Intelligent d’Abidjan s’interroge: «Mais qui est cette audacieuse femme qui prend ainsi le risque de jeter dans le pétrin l’illustre personnalité qu’est DSK?» Le quotidien ivoirien de conclure:

«En réalité, Nafissatou n’a pas porté plainte elle-même. C’est la procureure du tribunal qui l’a fait. La silhouette de 1m80, la jeune Nafissatou Diallo pourrait être le fusible d’une sale conspiration. Qu’on y prenne garde à moins de vouloir prendre des vessies pour des lanternes.»

«Ces femmes immigrées ne sont pas sérieuses»

En Afrique comme en France, il faut bien se rendre à l’évidence: la parole d’une femme, pauvre et noire, n’a pas forcément la même valeur que celle d’un homme blanc, riche et instruit. «Comment gagne-t-elle vraiment sa vie? Ces femmes immigrées ne sont pas sérieuses. Elle était seule avec sa fille. Ces femmes immigrées ont souvent la cuisse légère dès lors qu’elles sont séparées de leur mari», affirme Souleymane, un universitaire ouest-africain, reprenant ainsi un cliché très courant sur le continent.  

«Dès lors qu’elle est coupée de sa communauté d’origine, l’immigrée commence à goûter à la liberté sexuelle immodérée offerte par l’Occident. Et bien souvent, elle n’hésite pas à monnayer ses charmes», affirme Ibrahima, un enseignant guinéen.

Les immigrés sont fréquemment regardés avec suspicion. Tout comme l’origine de leur «fortune» supposée.

La presse africaine relaie d’autant plus facilement ces idées reçues que les postes à responsabilité sont le plus souvent occupés par des hommes dans les rédactions. Comme dans le reste de la société. Alors que je demandais à un directeur de rédaction pourquoi il avait aussi peu de femmes dans son journal, il m’a répondu: «Nous, les femmes on les préfère à la cuisine.» Bien sûr, il existe des exceptions. Mais il faut bien se rendre à l’évidence, dans nombre de pays du continent, les scandales sexuels et les abus de pouvoir des hommes ne scandalisent pas toujours. Ils sont même très répandus dans de nombreux secteurs de la société sans pour autant provoquer des tempêtes médiatiques.

Même à l’université et au lycée, des jeunes femmes doivent parfois accorder leurs faveurs à leurs enseignants pour obtenir de bonnes notes. Au point que l’expression MST (Moyenne sexuellement transmissible) a fait florès de Bamako à Douala en passant par Dakar. Les élites ne sont guères mobilisées pour mettre un terme aux MST. L’expression fait fréquemment sourire, alors même que ces pratiques créent un climat délétère dans les campus. Elles peuvent décourager certains des meilleures étudiantes qui se disent que sans argent ou sans privautés accordées au corps enseignant, il peut devenir extrêmement difficile d’obtenir son diplôme.

DSK, un ami qui veut du bien à l'Afrique

Au fond, une partie des élites africaines partage l’opinion de Jack Lang à propos de l’affaire DSK: il n’y pas mort d’homme, on fait beaucoup de bruit pour rien. Ces élites s’irritent d’autant plus du battage fait autour de l’affaire new-yorkaise que DSK est perçu comme un ami de l’Afrique. Depuis son arrivée à la tête du FMI, il aurait tenté d’infléchir la politique de cette institution afin de la rendre moins néolibérale. D’autre part, les socialistes français comptent de nombreux amis sur le continent.

«Je suis foudroyée. Humiliée. [...] C’est une de mes concitoyennes qui joue à ce jeu. Franchement je n’y crois en rien [sic]. Dans ma culture, une mère de famille qui se sent violée dans un hôtel, sans témoins, et selon tout ce qui se dit, c’est après des heures qu’elle a déclaré avoir été violée, sans témoins, moi je suis confuse [sic]. C’est une femme africaine qui adopte une culture américaine pour sortir publiquement qu’elle est violée. Une mère de famille… Ça m’étonne. Je compatis à l’humiliation de Mme Anne Sinclair. […] Je crois que Nafissatou est manipulée par son propre entourage. [...] Cette dame fréquente un milieu qui n’est pas sain. Vous avez vu l’attitude de cet homme qui dit être son frère et le lendemain qui dit être son ami? N’est-ce pas un petit copain? On la pousse à avoir un comportement comme ça rien que pour l’argent.»

Cette diatribe de Sano Doussou Condé, émigrée guinéenne de New York et représentante des femmes du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), le parti du président guinéen Alpha Condé, en dit long. Avant même que l’affaire n’ait été jugée, l’opinion de certains Africains est déjà faite: la coupable, c’est Nafissatou.

Il est vrai que bien des Africains n’auraient pas été fâchés de voir DSK ravir la présidence française à Nicolas Sarkozy, chef de l’Etat qui a fréquemment suscité la polémique en Afrique, notamment avec son discours de Dakar en 2007: il avait alors affirmé que l’homme africain n’était pas suffisamment rentré dans l’histoire.

«Nous placions de grands espoirs en DSK. Nous pensions qu’il allait nous débarrasser de Sarko. Tous ces espoirs s’écroulent à cause de cette histoire», se désole Ibrahim Sow, un commerçant sénégalais, qui n’éprouve aucune sympathie pour la victime présumée.

Le combat des images est d’autant plus inégal que DSK n’a pas uniquement des amis éloquents et brillants pour défendre sa cause, il est aussi soutenu dans l’épreuve par sa famille. Sa fille et son épouse Anne Sinclair, qui assistent à ses auditions. Il y a d’un côté les traits tirés d’un homme fatigué et d’une famille inquiète et éplorée. De l’autre une inconnue dont on ignore jusqu’au visage. Un fantôme, un spectre qui accuse un homme connu de tous.

Une voix au secours de la célèbre inconnue

Cette célèbre inconnue, il se trouve très peu de gens en Afrique pour la défendre avec ardeur. A l’exception notable de son compatriote, Peul comme elle, l’écrivain Tierno Monembo:  

«Nafissatou Diallo est impardonnable. Cette poussière de femme sortie des décombres du Bronx a osé enrayer la grande machine de l'Histoire. Par sa faute, DSK ne sera plus ni le plus grand banquier du monde ni le successeur de Louis Napoléon Bonaparte et de De Gaulle. Et cela, on le lui fera payer cher, très cher. Déjà, des millions de dollars sont mobilisés pour la salir. On a jeté à ses trousses toute une officine d'espions, un privilège habituellement réservé aux multinationales et aux Etats. On va fouiller son passé à New York mais aussi dans le moindre village de Guinée pour lui trouver les mille et un visages du Mal. On prouvera au monde entier que si elle n'est pas espionne, elle est sûrement pute, vampire, terroriste, ou trafiquante de drogue.»

Très en verve, Tierno Monembo, le lauréat du prix Renaudot 2008, de conclure:

«Nafissatou Diallo est devenue une vedette (la femme de ménage la plus célèbre du monde) mais une vedette silencieuse et invisible dans un feuilleton planétaire où elle tient pourtant le premier rôle. On ne connaît rien de son visage, rien de son passé, rien de sa colère, rien de sa détresse. Personne ne se hasarde à l'évoquer. Les sympathies et les indignations vont à Strauss-Kahn et dans une unanimité telle qu'elles ont tendance à confondre innocence et présomption d'innocence.
Tout est bon pour sauver le camarade Dominique quitte à marcher sur le corps de Nafissatou Diallo. Mais avant même que la redoutable machine du pouvoir et de l'argent ne commence son œuvre de démolition, elle est déjà anéantie, la pauvre. Elle n'est plus qu'un fantôme qui erre de cachette en cachette en tentant désespérément de dissimuler sa douleur et sa honte sous un informe voile blanc.»

Pierre Cherruau

 

>> Sur l'affaire DSK, lire aussi:

Le jeu dangereux des médias, par Damien Glez

Vu du Maroc: Le revers d'une impunité exaspérante, par Ali Amar

Vu d'Algérie: Délits de copinage, par Chawki Amari

Les Guinéens entre doutes et solidarité, par Sabine Cessou

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Le sex... agénaire et la soubrette afro, par Damien Glez

 

Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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