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Abdelaziz Bouteflika le 29 novembre 2010 à Tripoli (Libye). REUTERS/Francois Lenoir
Abdelaziz Bouteflika le 29 novembre 2010 à Tripoli (Libye). REUTERS/Francois Lenoir

Le discret recul de Bouteflika

Avec près de 1.000 kilomètres de frontières communes, l'Algérie et la Libye ont toujours observé un pacte de non agression, à tel point que chacun se demande si le premier n'aide pas le second à rester en place.

Alors que tout le monde s'interroge sur la position énigmatique de l'Algérie par rapport à l'insurrection libyenne, coup sur coup, deux informations viennent de tomber. En premier lieu à propos d'une décision financière, le gel des avoirs libyens en Algérie, et puis une autre, plus «people», propagée par Jeune Afrique, sur la fille du colonel Kadhafi qui serait actuellement en Algérie, sous la protection du président Bouteflika lui-même.

L'hebdomadaire va plus loin, annonçant que des négociations seraient en cours pour accueillir Kadhafi et sa famille sur le territoire algérien. Vrai ou faux? Si l'information se confirme, l'Algérie, suspectée d'être trop proche du clan Kadhafi dans la guerre qui l'oppose à une partie de sa population et aux armées du monde, aura indirectement signé son alliance.

Pourtant, rien n'est moins sûr. L'Algérie, qui a toujours cherché une solution négociée pour la Libye, est accusée depuis le début de l'insurrection par le Conseil national de transition libyen (CNT, l’opposition) d'aider au transfert de mercenaires subsahariens sur le terrain des affrontements afin d'aider Kadhafi. L'Algérie a toujours nié cette participation, d'autant que le CNT, qui jurait disposer de preuves, n'en n'a jamais fourni. La semaine dernière, le général de l'Africom, le commandement militaire américain en Afrique, démentait l'implication de l'Algérie en Libye, puis c’est le Foreign Office, le Bureau des affaires étrangères britannique, qui disait ne pas avoir de preuves sur les agissements de l'Algérie.

En réalité, l'Algérie, qui partage près de 1.000 kilomètres de frontières sahariennes avec la Libye, a toujours eu très peur d'un chaos incontrôlable chez son voisin, avec toutes ces armes lourdes en libre circulation qui pourraient entrer et servir à Aqmi, al-Qaida au Maghreb islamique, très présent dans le sud algérien.

Mais à l'inverse, le gel des avoirs libyens en Algérie n'est pas forcément un signe de «lâchage» de l'encombrant Kadhafi. En signant le 12 mai 2011 une circulaire aux banques et aux institutions financières leur enjoignant de geler tous les avoirs libyens en Algérie, Karim Djoudi, le ministre des Finances algérien s'est contenté d’indiquer: «Nous appliquons les résolutions de l’ONU».

Les femmes et les enfants d'abord

Devenus spécialistes des traques internationales, les Etats-Unis ont tout d'abord annoncé le 19 mai dernier par la voix de la secrétaire d'Etat Hillary Clinton que la femme et la fille du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi auraient fui la Libye pour se réfugier en Tunisie voisine. Les Tunisiens ont aussitôt démenti l'information —ce que la partie algérienne vient aussi de faire à propos de la présence d’Aïcha Kadhafi sur son territoire. Avocate de formation, déchue en février 2011 de sa fonction d'ambassadrice de bonne volonté de l’ONU, celle que l'on surnomme la «Claudia Schiffer du désert» reste introuvable, même si la possibilité de sa présence en Algérie, dans le rôle d'éclaireuse suivie par son père et son frère, est forte.

Ayant signé mais pas ratifié le traité de la Cour pénale internationale, qui a émis un mandat d'arrêt contre Kadhafi, un de ses fils et le patron des services secrets, l'Algérie ne serait pas obligée de remettre le Colonel aux autorités internationales, à moins d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU. De son côté, le CNT libyen, hostile au régime Bouteflika depuis le début —bien que des liens historiques lient Benghazi et l'origine algérienne du roi senoussi de cette ville libyenne— n'a pas relancé ses accusations ni confirmé que les Kadhafi se dirigeraient vers son voisin de l'Ouest. Balles réelles, mais balle au centre alors.

De l'eau dans le gaz

Au-delà des considérations purement géostratégiques et sécuritaires, la question reste posée: qu'est-ce qui pousserait l'Algérie à soutenir le régime libyen? Pour la virulente opposition algérienne, Bouteflika soutient Kadhafi simplement par peur qu'il ne lui arrive la même chose, soulignant que l'Algérie n'a pas réellement soutenu les révolutionnaires tunisiens. Pourtant, selon les experts, l'Algérie aurait à gagner des retombées financières importantes par la perturbation des réseaux d'énergie.

L'Italie s'inquiète déjà d'un manque d'approvisionnement en gaz (le robinet à hydrocarbures libyen est coupé depuis février) et se tourne vers l'Algérie, qui lui fournit déjà 35% de son gaz. L'Europe est dans la même crainte et aurait déjà commencé à acheter des hydrocarbures aux rebelles libyens en passant par des intermédiaires.

C'est d'ailleurs l'un des enjeux du conflit: la Libye est la plus grande économie pétrolière d'Afrique devant le Nigeria et l'Algérie, ses 46,5 milliards de barils de réserve prouvés (soit 3,5% des réserves mondiales) attirant toutes les convoitises. Reste le CNT, encore lui, qui vise évidemment le contrôle des hydrocarbures libyens. Ce dernier s'est déjà pressé pour annoncer l'établissement de relations diplomatiques avec Israël, ce qui irrite passablement les Algériens, toutes tendances confondues.

Quand à la diplomatie algérienne, elle a déjà annoncé que si le CNT prenait le pouvoir, les relations entre les deux pays seraient difficiles, même si, depuis, le Conseil National a mis de l'eau dans son vin et qu’un rapprochement timide s'opère entre eux. Kadhafi va probablement tomber, l'Algérie commence à le réaliser. De la difficulté de vivre au milieu d'un Maghreb en plein bouleversement.

Chawki Amari

Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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