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Un regard sentimental sur l’Histoire du Maroc

Entretien avec Amina El Alami Alaoui, auteure d'Ombres sur l'amandier

La Nouvelle Tribune : Ma première question sera pour votre parcours, votre volonté d'écrire et la voie suivie pour écrire un roman. Avez-vous écrit d'autres oeuvres précédemment ?

Amina El Alami  Alaoui : Etant de formation littéraire, j'avais le goût de l'écriture. J'écrivais assez régulièrement mais pour moi-même.  Cependant un jour, j'ai décidé de publier des nouvelles dont deux furent publiées dans la Revue littéraire du Maroc, parce qu'il est important qu'une pièce, une oeuvre quelle qu'elle soit, circule dans un espace disons public  afin de lui donner vie, d'amener une réflexion, et  éventuellement, des remarques. Une pièce ne prend son sens que si elle s'expose à la critique.

Les Nouvelles écrites sont-elles inspirées de votre vécu?

Celles qui  furent envoyées à la Revue littéraire du Maroc n'avaient pas trait à un vécu précis. Elles étaient le fruit de mon imagination, qui, bien sûr, peut se nourrir de sources multiples. La fiction n'est pas le réel  et le récit se développe dans un espace différent de la réalité même s'il s'inscrit dans un environnement  précis

 

Les nouvelles écrites étaient-elles des ébauches de votre roman ?

Non, pas du tout. Ces deux genres littéraires n'évoluent pas dans  le même contexte historique.

Pour le processus de concrétisation du roman, avez-vous décidé sciemment du jour où son écriture commencerait ?

J'ai voulu délibérément produire une oeuvre qui réponde à une aspiration personnelle. Le sujet de mon roman est le fruit de plusieurs années dédiées à des entretiens avec des femmes, dont ma mère et Lalla Hniya Alaoui. Je voulais comprendre ce que ces femmes avaient vécu au cours d'une période difficile de l'histoire du Maroc, celle de la lutte pour l'indépendance. Mon père, ainsi que si El Kébir Fassi et d'autres étaient impliqués à des degrés divers dans le mouvement national. L'histoire de ce mouvement est certes connue, mais les ouvrages qui relatent cette période analysent la complexité des événements avec la rigueur propre à un travail d'historien. L'émotion n'est pas le sujet. En revanche, les entretiens avec ces femmes, les récits de mon père, les anecdotes recueillies constituaient une formidable source d'informations, d'émotions, de souvenirs que j'ai voulu évoquer et retranscrire dans mon roman. Je tiens à rendre hommage à ces femmes qui ont traversé cette période avec courage et détermination, en affrontant tous les aléas de cette époque sombre du Maroc. Epoque sombre certes mais pleine d'espoirs.

 

Mais quelle est donc la part toute personnelle dans ce roman, avez-vous vécu à Fès ?

Non, je ne suis pas née à Fès et n'y ai jamais vécu, mais j'aime cette ville. On m'a toujours parlé de Fès qui ne fut pas seulement une capitale, mais qui symbolise, -ainsi que d'autres villes du Royaume -la  culture, la civilisation. Les familles fassies qui avaient quitté Fès pour s'installer ailleurs, ont su préserver leur savoir-faire, leurs traditions. En disant que l'on m'avait toujours parlé de Fès, je pense à la phrase si juste d'Amin Maâlouf qui a écrit dans son livre « Les Désorientés »:  « La mémoire des mots peut être oubliée, mais non les émotions. »

Comment avez-vous procédé pratiquement pour écrire votre roman ?

Une fois la collecte du matériau recueilli,  témoignages, souvenirs personnels, lectures, .l'écriture s'est imposée d'elle-même ; je dirai naturellement.

Avez-vous connu une latence entre la fin de l'écriture de votre roman et sa publication ?

À la fin de la rédaction, il m'a fallu plusieurs mois pour décider de la publication d'abord puis de la maison d'édition ensuite, En France ou au Maroc. En effet, je souhaitais une co-édition, dans ces deux pays, considérant que ce livre intéresserait de prime abord mes compatriotes.  Mais le  fait que la période du protectorat impliquait également la France, j'ai pensé que ce roman ne serait pas inintéressant pour des lecteurs de l'Hexagone non plus. D'où ma volonté de réaliser une co-édition, ce qui a été fait, grâce à Casa Express Editions -Magellan Paris.

Vous avez délibérément choisi la perspective historique dans votre roman, sans pour autant être historienne…

Je ne suis pas historienne et je le regrette. Mon but était de faire cohabiter  ensemble des êtres fictifs et des personnages historiques. Les uns apparaîtraient plus réels et les autres plus humains. Un roman de type historique peut susciter chez le lecteur le désir d'apprendre davantage sur la période relatée dans le roman.

L'écriture d'un roman suppose la mise en place préalable d'un plan car il faut savoir où l'on va. Il faut une histoire, un fil conducteur, une trame historique. Dès le début donc, j'ai considéré que la famille, pièce maîtresse de l'oeuvre, était étroitement mêle au traité du Protectorat. Ainsi, le 30 mars 1912 est une date de structuration du récit.

A la lecture, on se sent plus proche du parcours d'un ensemble de personnes que d'une évocation historique.

Effectivement, parce que j'ai écrit un roman et je l'ai voulu comme tel mais à partir d'un corpus historique réel.

L'évocation historique est là comme moteur du récit  et  comme phénomène déterminant de l'évolution des acteurs du roman. Ce roman décrit les bouleversements qu'une famille bourgeoise de Fès va devoir affronter. Les réactions de chacun des acteurs de cette trame, exposent un éventail assez large de leurs opinions. Les expériences qu'ils subissent ou choisissent déterminent d'une certaine façon l'évolution et l'orientation de chacun d'entre eux.

Mais vous avez raison de  parler de proximité avec ces personnages car pour certains, j'ai une réelle affection, pour d'autres de l'aversion ou de l'antipathie.

Nous croyons contrôler leurs sentiments, leurs réactions, en réalité, ils nous échappent.

La création est un processus mystérieux. Une fois les personnages définis, ils nous échappent, comme s'ils devenaient réels. C'est très étrange, il semble qu'ils aient leur propre vie.

Quels sont  les messages du roman ?

Je n'ai pas cette prétention. Je voudrais toutefois ajouter qu'il était possible d'explorer d'autres thèmes que ceux liés  aux années de plomb, à l'immigration clandestine, au terrorisme, à la misère etc.  Le Maroc c'est tout cela certes, mais c'est aussi un vieux pays.

Lyautey  lui-même disait «  Plus je fréquente les Marocains, plus je vis dans ce pays, plus je suis convaincu de la grandeur de cette nation. »

Il savait de quoi il parlait puisque dès son arrivée à Fès, il s'était  trouvé face à  un soulèvement de grande ampleur.

J'ai aussi voulu montrer qu'on pouvait avoir des relations d'amitié entre  Marocains et  Français, du fait des qualités intrinsèques de ces personnes. Mais dans ce contexte précis, avec l'instauration progressive de la domination française qui va s'accélérer et s'officialiser dès la signature  du traité de 1912, la colonisation devenait, comme partout ailleurs, dévalorisante, humiliante, source d'inégalité et d'injustice pour le colonisé.

C'est d'ailleurs la nature même du colonialisme quel que soit le nom qu'il prend, contrôler un pays, l'exploiter et asservir sa population. Il y a d'un côté un système oppressif, injuste qui se met en place et de l'autre  la possibilité de relations d'amitié entre les individus de cultures différentes, avec un bémol cependant, de la même classe sociale.  En dépit de ce constat, il faudrait toutefois signaler que sous l'impulsion de Lyautey, le visage du Maroc va subir de profonds changements : infrastructures, routes, trains, écoles, hôpitaux, la ville de Casablanca. Certes, ces progrès s'accompagnaient de la prise de contrôle des richesses du pays.

On a parfois l'impression, notamment à la fin du roman, que vous avez un regard « adouci » sur la France et les Français ?

Non, absolument pas. Je n'ai d'autre attitude que celle du romancier, qui  doit s'efforcer de garder une certaine distance même si cela est illusoire.  Mon objectif est de raconter l'histoire d'une famille à une époque riche en bouleversements.

Les individus sont complexes, les réduire à leurs origines serait subjectif.

Je décris le rôle d'individus, et lorsqu'il s'agit d'évoquer la révolte du Rif et d'Abdelkrim, le livre montre bien les exactions, la démesure des moyens militaires et humains déployés par les colonisateurs, français et espagnols, pour abattre quelques milliers de combattants rifains, par les bombardements de sites civils, l'usage de gaz moutarde, etc.

Ce n'est pas le regard qui est adouci mais la fin du roman  qui décrit un certain apaisement certes, mais cet apaisement succède au départ de Lyautey, à la fin de la guerre du Rif, à la mort du Sultan Moulay Youssef qui signifie la fin d'un règne, et la naissance  d'un autre.

 

Comment appréciez-vous le fait qu'une femme s'attache en ce début du vingtième siècle, à évoquer la période coloniale et l'Histoire du Maroc, dans un roman comme celui que vous venez de publier ?

Il est évident que j'ai une réelle attache sentimentale avec cette époque. Mon père fut l'un des signataires du Manifeste de l'Indépendance du 11 janvier 1944.  Cependant le livre s'ouvre en 1912, cela s'explique par  le fait que je ne pouvais comprendre la genèse du mouvement national si je ne revenais pas à la source.

Revenir à un siècle en arrière est à mes yeux nécessaire à un début de  compréhension de ce qui se passe aujourd'hui. Le travail des historiens est admirable car c'est grâce à toute cette production intellectuelle parfois ardue, que nous avons la chance d'avoir une meilleure approche du passé.

Dans ce roman, j'ai voulu que l'on porte un regard sentimental sur l'histoire de cette période.

On attendra la suite donc avec impatience !

Entretien réalisé par
Afifa Dassouli

La Nouvelle Tribune

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