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Une question d’âge ?

Jogging dès potron-minet dans les rues encore désertes de la ville, couche de crème antirides avant de rejoindre le bureau, taï chi à la pause de midi et fitness en fin de journée, cure d'amaigrissement quand l'hiver finit, thalassothérapie pendant les vacances et, tôt ou tard, un lifting : à une époque où les seniors s'épuisent à passer pour des juniors et même à les dépasser, où vieillir passe pour un déshonneur ou une tare rédhibitoire - dès 45 ans, un travailleur est éjectable et souvent éjecté - il peut paraître paradoxal de faire, comme Régis Debray dans son dernier livre (1), l'éloge du Bel âge. C'est-à-dire du grand âge, si l'on s'en tient au nombre des années, mais qui peut-être «l'annonce d'une nouvelle jeunesse (qui) voit plus juste que la première. Et met plus souvent dans le mille». Mais comment la première pourrait-elle «mettre dans le mille» quand elle est dépourvue des connaissances qui lui permettraient de viser juste ? Jalouse de ses privilèges, la classe dirigeante, en France et dans bien d'autres pays, prive les jeunes de toute possibilité de comprendre le temps où ils vivent : elle a tué l'école. Constatant «le manque de considération de (la) société tout entière pour l'étude et le savoir», Laurent Lafforgue, de l'Académie des sciences et lauréat de la médaille Fields, estime que «ne plus enseigner correctement la langue et ne plus nourrir les esprits par la fréquentation des grands auteurs du passé est pire que la censure, c'est empêcher la formation même de la pensée chez les jeunes générations(2)».Privés de cette réflexion qui seule permet de se distancer du présent et de le juger à la lumière du passé, les jeunes n'ont d'autre valeur à célébrer que leur jeunesse, d'où «leur repli sur le tout-à-l'ego, l'abandon du prochain et le haussement d'épaules». Sans culture, prenant Donatello pour une agence de voyage et Vinci pour une société de parking(3), dépourvus d'une pensée qui leur permettrait d'imaginer un autre avenir, ils sont rivés à un présent dont ils n'attendent que des jouissances immédiates. Ils n'ont qu'un objectif, «se faire plaisir», une seule urgence : satisfaire leurs pulsions. Mais, comme le souligne Régis Debray, «le tout, tout de suite est la définition même de la barbarie». Parce qu'il n'y a de société civilisée que si l'enfant se heurte à des interdits qui, loin de le «traumatiser», l'obligent à «sublimer» : c'est en étant empêché de faire sur-le-champ ce qu'il a envie de faire qu'il est amené à faire autre chose, à utiliser autrement, à des fins socialement valorisées, son énergie pulsionnelle. Une société sans interdits ne fabrique que des sauvages. Cette «sauvagerie» a gagné, à quelques nuances près, l'ensemble des pays européens où règnent «muflerie, désinvolture, paroles en l'air, promesses non tenues, amnésie, plagiat, incivilités». A chaque catégorie sociale ses méfaits et ses forfaits : chez les intellectuels, un copier-coller tous azimuts et un narcissisme sans borne ; parmi le tout-venant : relégation des vieillards dans ces dépotoirs que sont souvent les maisons de retraite, moyens de transport inaccessibles pour les handicapés, peur panique pour les plus de quarante ans de perdre leur emploi et, pour les retraités à 500 euros par mois, d'être éjectés de leur logement, tabassage d'un chauffeur routier «coupable» d'avoir doublé une voiture occupée par des jeunes... Soumis à une «modernité» qui les aliène en ne leur proposant que des objets techniques - en moyenne, ils consultent 150 fois par jour leur mobile - sans rêves et sans nostalgie, beaucoup de jeunes Européens, conformistes et conservateurs, n'envisagent pas qu'on puisse «changer la vie». «Entre Stéphane Hessel, nonagénaire (auteur du célèbre Indignez-vous !) et la jolie demoiselle Le Pen, élue au suffrage universel, de quel côté placer la jeunesse du monde ?» demande Régis Debray. Mais en estimant qu'«à quatre-vingts ans on peut en avoir vingt une deuxième fois», n'est-il pas trop optimiste ? Par quel miracle les seniors d'aujourd'hui échapperaient-ils aux nuisances mortifères d'une société qui ne supporte pas la pensée critique ? Si «les jeunes cons», comme dit R. Debray, sont légion, les vieux ne manquent pas à l'appel. En réalité, et il le reconnaît lui-même, «le temps ne fait rien aux affaires sérieuses», l'âge, quel qu'il soit, n'est ni un vice ni une vertu, il est d'abord ce que la société en attend. Celles où nous vivons ont davantage besoin de robots que d'êtres pleinement humains. -1) Le Bel âge, Flammarion, 2013. -2) Id. -3) Id.