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Chantal Loïal dans «On t'appelle Vénus». © Alain Birnesser. Tous droits réservés
Chantal Loïal dans «On t'appelle Vénus». © Alain Birnesser. Tous droits réservés

Chantal Loïal danse pour Vénus

La danseuse et chorégraphe consacre un solo de danse à l'histoire de la Vénus hottentote. Un spectacle émouvant pour devoir de mémoire.

Mise à jour du 13 août 2012: La restitution du corps de la Vénus Hottentote à l'Afrique du Sud il y a près de dix ans a ouvert la voie à d'autres rapatriements des dépouilles de Sud-Africains vers leur pays d'origine. Le 12 août 2012, les corps de Klaas et Trooi Pienaa, deux Khoisan descendants des premiers habitants d'Afrique australe, ont été rapatriés en Afrique du Sud depuis l'Autriche. Le couple avait fait l'objet de recherches scientifiques en Europe au début du 20è siècle.

«Les corps de Klaas et Troii Pienaar deviennent de simples objets scientifiques, victimes de la fascination coloniale, du racisme et de l'oppression», a ainsi déclaré Jacob Zuma selon RFI.

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On t’appelle Vénus est le titre du solo que Chantal Loïal consacre à la Vénus hottentote. Depuis quelques années, cette danseuse et chorégraphe guadeloupéenne bouscule les critères de la critique bien pensante par son physique rare et son style atypique. Dotée de ce qu’on appelle «des formes» qui n’ont rien de longiligne, elle détonne dans le milieu de la danse contemporaine.  

«On parle de moi comme de “la danseuse aux grosses fesses”, dit-elle avec sérénité. J’ai eu du mal avec ça au début. Mais désormais tout dépend de qui le dit et de la façon dont on me le dit. J’assume et, à ma façon, en participant aux créations de grands chorégraphes actuels, j’ai contribué à faire changer les critères et les codes concernant le physique. Tout le monde peut danser, la preuve!»

Car si Chantal Loïal se fait d’abord remarquer par ses rondeurs, elle retient l’attention par son talent. A preuve son carnet de bal chorégraphique, rempli de noms aussi prestigieux que les Montalvo-Hervieu, Raphaëlle Delaunay, C de la B (Ballets contemporains de Belgique), qui l’intègrent dans leurs créations. Parallèlement, Chantal Loïal dirige sa propre compagnie, Difékako («quelque chose qui chauffe» en créole) depuis 1994. Elle y relie magnifiquement les continents, les générations (avec des spectacles «grand» comme «jeune» public) et les styles. Car Chantal a aussi été formée dans les rangs des ballets africains Lokolé (Congo) et Lemba (danses d’Afrique centrale) et s’efforce de faire de chaque nouveau pas le résultat de l’ensemble de son itinéraire.

Un solo en forme d'hommage

Personnalité hors du commun, Chantal Loïal s’est naturellement emparée du personnage de la Vénus hottentote.  

«Je ne savais rien au départ de l’histoire de cette femme, dit-elle. C’est Jacques Martial, le président du parc de la Villette à Paris, qui m’en a parlé. Mais cela a fait écho en moi: mon travail porte beaucoup sur les femmes et également sur le devoir de mémoire. L’histoire de cette femme m’a frappée, profondément touchée et j’ai senti que je devais en faire quelque chose.»

Le résultat sera un solo, né après deux ans de réflexion, de documentation et de préoccupation.

Saartje Baartman, cette Sud-africaine née à la fin du XVIIIe siècle, fut arrachée à sa terre natale pour être exhibée comme un animal de foire en Europe en raison de son physique hors du commun. Elle fut maltraitée jusqu’à sa mort en 1815 mais ne connut toujours pas le repos. Elle fut encore étudiée comme un phénomène scientifique, son corps moulé puis démembré afin d’étayer des théories fumeuses sur l’infériorité de certaines races. Ses organes sont placés dans des bocaux de formol au Musée de l’homme de Paris. En 1974 seulement, Saartje Baartman quitte la galerie d’anthropologie physique du musée. Enfin, en 2002, la France restitue la dépouille de «Vénus» à l’Afrique du Sud, qui lui offre finalement une sépulture selon les rites de son peuple. On l’appelait Vénus, du nom de la déesse de l’amour et de la beauté, un surnom terriblement ironique pour un destin profondément tragique.

Chantal Loïal veut rendre de la dignité à un être éprouvé par les plus grandes indignités. Afin de ne pas «tomber dans le pathos» et d’échapper au folklore car «en tant que danseuse antillaise, dit-elle, on me soupçonne toujours de doudouisme»–, elle s’entoure de chorégraphes dont elle admire depuis longtemps le travail. Paco Decina l’aidera à trouver une qualité de mouvements tout en fluidité, légèreté et ralenti. Philippe Lafeuille insistera sur la mise en scène. Marc Verhaverbeke lui offrira les textes forts qu’elle déclame sur scène.

«On t’appelle Vénus!
Je présume que tu t’en fous quand tu découvres la brume de Londres ou du Paris des grammairiens qui te veulent nue dans un mauvais poème.
Ils t’exposent avec des nains, des géants, des bossus… Appellent le passant…
Ils sont patrons de cirque, de théâtre, proxénètes, scientifiques…
On te mesure. On moulera chaque partie de ton corps, mort!»

«Drôle et tragique»

Au final, l’émotion est au rendez-vous, mais la dignité bien présente aussi. De l’évocation des exhibitions foraines au retour de l’âme de Vénus, enfin libre et joyeuse sur sa terre natale, Chantal Loïal parvient à rendre un hommage plein de sensibilité à ce personnage.

Poussant la comparaison corporelle à son extrême, la danseuse clôt son spectacle par un clin d’œil et propose au public de savourer une suite d’expressions: coûter la peau des fesses, tire-fesse, coco fesse, avoir les yeux plus gros que les fesses, tomber les quatre fesses en l’air, aller à un pince-fesses…  

«C’est à la fois drôle et tragique, explique-t-elle. Un rappel de ce qui a coûté la vie à cette femme: la simple puissance de son physique.»

On n’a jamais autant évoqué «la Vénus hottentote» que ces dernières années. Le réalisateur Abdellatif Kechiche lui a consacré un film (Vénus Noire). La chorégraphe sud–africaine Robyn Orly prépare à son tour sa vision de Saartje Baartman. Car seul l’art, sans doute, peut nous permettre de dépasser le goût de bile qui nous vient à la gorge à l’évocation du martyr subi par cette femme. Et seul l’art, sans doute, peut permettre à sa mémoire de désormais «danser en paix».

Kidi Bebey

 

>> Pour voir On t'appelle Vénus

Déjà présenté avec succès aux Antilles, en Amérique du Sud, au Tarmac de la Villette, On t’appelle Vénus est programmé le 1er juillet au festival de danse de Marseille, de 18 au 23 juillet à Festival Danza de Bolzano (Italie) et à Syracuse (Italie).

 

Kidi Bebey

journaliste franco-camerounaise. Elle a longtemps dirigé la rédaction de Planète Jeunes. Kidi Bebey a également produit et animé des émissions pour RFI ("Reines d'Afrique") et France Culture ("L'Afrique des femmes").

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