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Les dockers du port d'Alger en grève à propos d'un litige contractuel, by Magharebia via Flickr CC
Les dockers du port d'Alger en grève à propos d'un litige contractuel, by Magharebia via Flickr CC

L'argent d'abord, l'amitié plus tard

Près de 700 entreprises françaises et algériennes se sont réunies à Alger le 31 mai 2011 pour fixer 4.300 rendez-vous économiques. La hache de guerre est momentanément enterrée pour déterrer à la pelle contrats et projets.

Par consentement mutuel, le président algérien Abdelaziz Bouteflika, qui a peur d'être lâché par tout le monde, se rapproche de son homologue français Nicolas Sarkozy, qui lui a toujours peur de manquer d'argent. Lune de miel financière pour mariage de raison, les deux pays ont trouvé pour un temps un terrain d'entente, comme dans un divorce où l'argent sert à acheter la paix et à dépassionner les débats. Ce premier Forum de partenariat Algérie-France, selon l'intitulé officiel, n'est pas un hasard —et les deux parties sont gagnantes sur ce resserrement.

En perte de vitesse comme la plupart des autocrates arabes encore debout, le président Bouteflika a besoin d'alliés, et, en bon politicien, il sait que l'argent sert à s'acheter des soutiens, à défaut d'amis. Pour la France, tout contrat est bon à prendre en temps de crise, le président Sarkozy s'étant aperçu que la part française du marché algérien était passée en 20 ans de 25% à 15% et réalisé qu'il pouvait lui échapper. Economiquement, c'est donc «l'opération la plus importante» depuis deux ou trois ans selon Christophe Lecourtier, directeur général d'Ubifrance, l'agence française pour le développement international des entreprises.

Des projets et des accords spectaculaires, parmi lesquels le rachat par Saint-Gobain du leader de la verrerie algérienne Alver, l'entrée de l'assureur français Axa en Algérie et d'autres fusions et joint-ventures comme une usine de montage de Renault pour produire 150.000 véhicules avec un taux d'intégration de 50% (1 milliard d'euros d'investissement), un vapocraqueur d’éthane avec Total et Sonatrach, l'entreprise publique pétrolière algérienne (5 milliards d'euros d'investissement), un partenariat Alstom-Ferrovial et un autre entre Lafarge et le groupement Gica, auxquels il faut ajouter une unité de production pharmaceutique Sanofi-Aventis. Des tonnes d'anxiolytiques, pour deux hypertendus.

Le temps des silences

Signe révélateur, lors de ce Forum les consignes ont été strictes de part et d'autre: entre les discussions, les signatures et les applaudissements, en France comme en Algérie rien n'est venu gâcher la découpe du gâteau. Pas un mot sur la guerre d'Algérie, les crimes coloniaux ou sur l'ouverture des archives dont une nouvelle partie sera accessible en 2012.

La France est le premier investisseur hors hydrocarbures en Algérie, avec ses 30.000 expatriés y vivant, la majorité travaillant pour le compte de près de 400 filiales d'entreprises françaises qui s’activent dans ce pays réputé difficile. L'Algérie, avec ses 27 milliards d'euros d'importations pour 2010, reste un bon client, et la France est son premier fournisseur. Ce qui a poussé le président Sarkozy, talonné par la Chine en forte progression (deuxième fournisseur pour l'Algérie avec 4,69 milliards de dollars —6,14 milliards de dollars pour la France avec 13% du marché en 2010), à défendre ses chasses gardées et même à nommer un «Monsieur Algérie» en la personne de Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, qui s'est rendu plusieurs fois en Algérie.

Les deux parties sont donc utiles l'une à l'autre, et pour un temps on aura oublié les sujets qui fâchent, guerres de l'histoire et du présent ou essais nucléaires au Sahara, libre circulation des personnes (problématique des visas) et hostilité anti-immigrés en France. Bref, l'impossible réconciliation avec la demande de repentance pour les crimes coloniaux d'un côté, l'outrecuidance d'un supposé rôle positif de la colonisation de l'autre. Si ce forum est une «réussite» pour les deux acteurs, politiquement, tout reste au point mort. Pour l'Algérie, il s'agit de camper au bivouac de la nostalgie d'un passé héroïque pour faire oublier le triste présent aux Algériens; pour la France, de dormir sur son glorieux passé d'empire et ne pas s'éloigner des électeurs du Front national en prévision des prochains scrutins qui s'approchent —à pas de loup.

Binationalité, le maillon faible

Comme dans un divorce, l'argent peut diluer les tensions mais ne règle pas le problème de la garde des enfants. Il ne s'agit que de marchés; les passerelles sont dès lors superflues, le producteur parlant directement au consommateur. C'est dans cet esprit que les détenteurs d'une double nationalité, algérienne et française, sont aujourd'hui stigmatisés en France, alors qu'ils devraient être, au moins par rêverie, ce pont entre les deux rives. C'était la dernière illusion: le mariage de raison entraînera donc un lâchage des enfants mixtes, qui seront probablement remis à l'assistance.

Sur ce coup et toujours dans la perspective de la présidentielle de 2012, l'extrême droite a été rejointe par l'UMP (l’Union pour un mouvement populaire, le parti de Nicolas Sarkozy), dont une partie soutient ce débat sur l'exclusivité des nationalités. Tout le monde l'aura compris, il ne s'agit bien sûr pas de s'en prendre aux Français qui ont la nationalité américaine ou russe, ni à ceux qui possèdent la nationalité israélienne, mais à ces «4 millions», selon Marine Le Pen, de «Français possédant la nationalité algérienne».

La nouvelle star du populisme dur rejoint d'ailleurs sur ce point le président Bouteflika, qui il y a quelques années s'étonnait que l'on puisse avoir plusieurs nationalités, fustigeant les binationaux algéro-français ou franco-algériens selon le point de vue. L'histoire n'est pas allée bien loin; aucun débat n'a eu lieu et aucun projet de loi n'a été envisagé —contrairement au côté français, où l'on songe de plus en plus à légiférer sur cette dualité qui irrite.

L'amitié c'est bien beau, mais, par glissements progressifs, il ne s'agit plus que d'argent et de contrats. Pour la France de droite et d'extrême droite, il n'est plus question que chacun reste chez soi mais de pousser maintenant à choisir son camp de manière exclusive, posant un véritable problème aux enfants de couple mixtes, déjà passablement schizophrènes. La dernière passerelle va peut-être tomber.

Chawki Amari

Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

Ses derniers articles: L'effroyable tragédie du FLN  Cinq parallèles entre le Mali et l'Afghanistan  Bigeard, le tortionnaire vu comme un résistant 

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