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Une plage de Tunisie by Paul SKG via Flickr CC
Une plage de Tunisie by Paul SKG via Flickr CC

Le tourisme, victime des révoltes arabes

Les hôtels sont vides et tous les circuits touristiques en direction du Maghreb sont perturbés. Où vont aller bronzer ces millions de touristes?

Réputée zone sismique, la Méditerrannée a tellement bougé côté sud depuis le début de l'année 2011 que plus personne n'ose s'y rendre. Les répliques consécutives des révoltes arabes se font encore sentir, ce qui a pour conséquence une baisse catastrophique de l'activité du tourisme.

Il est de notoriété publique que le touriste aime l'exotisme mais pas le mouvement, sauf s'il s'agit d'une danse du ventre orientale. Les opérateurs prédisent une mauvaise saison par le principe de l'émulsion: l'huile de bronzage n'est pas miscible dans le sang, même séché.

Avant que l'histoire ne s'accélère en 2011, l'année 2010 livrait ces quelques chiffres: la côte nord-africaine accueille 34 millions de touristes chaque année dont 15 millions en Egypte, 9 millions au Maroc, 7 millions en Tunisie, 2 millions en Algérie et bon dernier, la Libye avec 40.000 aventureux touristes.

Depuis le début de l'année, les circuits touristiques sont complètement perturbés. Plus personne, à part les Libyens fuyant Kadhafi, ne veut aller en Tunisie ou en Egypte où un certain désordre règne. Et le Maroc, tragiquement touché par un attentat djihadiste le 28 avril 2011, fait désormais peur à beaucoup de touristes.

D'une manière générale, les Européens boudent les terres des révoltes arabes. Les opérateurs ne savent plus comment gérer les annulations et les hésitations. L'Egypte, qui génère chaque année 13 milliards de dollars par an (près de 9 milliards d'euros), soit 6% du PIB, prévoit une baisse de 46%. La Tunisie, qui engrange 3 milliards de dollars (environ 2 milliards d'euros) de recettes touristiques, s'attend aussi à une baisse de l'ordre de 55% de son activité dans le secteur. Si pour la Libye ce recul sera probablement de l'ordre de 100% et pour l'Algérie de 0%, le Maroc semble quant à lui s'en tirer, avec une petite baisse annoncée de 10% seulement.

Avec 60% de Français accueillis chaque année, les opérateurs marocains fixent les «warning travel» (les voyages à risques) du ministère des Affaires étrangères français, qui pour l'instant, même après l'attentat, n'a pas encore déconseillé à ses ressortissants de s'y rendre. Au Maroc, les assurances de voyages prévoient la possibilité pour les clients d'annuler leurs séjours et d'être remboursés en cas d'attentats (déjà 15.000 annulations après l'attentat de Marrakech) mais pas en cas de révolution, comme en Tunisie ou en Egypte où il n'y a pas d'«assurance annulation» de prévue.

Dans tous les cas, et pour le Maroc dont le secteur emploie directement 450.000 personnes et représente 10% du produit intérieur brut, avec Marrakech et Agadir qui réalisent à elles seules 62% des nuitées, la chute ne serait pas aussi catastrophique que pour ses voisins.

Un séjour acheté, le deuxième offert!

Mehdi Houas, le ministre du Tourisme tunisien, qui fut à la tête en France d'un grand groupe spécialisé dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication, n'est pas homme à se laisser abattre. Depuis quelques semaines, il est partout, au plus grand salon mondial du tourisme à Berlin et dans les pays comme la France, l'Espagne et même la Belgique où les populations continuent à partir en vacances.

Mehdi Haouas, nommé à son poste au lendemain de la révolution tunisienne, prédit une mauvaise saison 2011 pour un secteur qui emploie 400.000 personnes (pour 10 millions de Tunisiens), et représente 7% du PIB tunisien. Le ministre a d'ores et déjà réagi en lançant une campagne de publicité de 110 millions de dinars tunisiens (environ 55 millions d'euros) contre 42 millions habituellement prévus chaque début d'été. Placée sous le signe de l'humour, la campagne reprend à son compte la Révolution du Jasmin en détournant les messages, comme par exemple ce clip, «on dit qu'en Tunisie, les balles fusent», sur l’image d’un joueur de golf inquiet devant son «green» taillé à la perfection.

L'Egypte quand à elle, joue le tout pour le tout, offrant une semaine offerte pour une semaine achetée, cassant les prix et proposant toutes les promotions imaginables. Seule consolation, le président américain, Barack Obama, a promis que les pertes occasionnées par les révolutions feront l'objet d'une aide, tout comme le G8 vient de promettre de soutenir financièrement les processus de démocratisation tunisien et égyptien. Le Maroc, l'Algérie et les pays qui n'ont pas encore fait leur révolution en sont donc exclus. Mais qui va récupérer tous ces touristes?

L'été sera turc

De l'autre côté de la Méditerranée, la Turquie a flairé le bon coup et s'est démenée ces derniers mois pour accueillir le maximum de touristes. Une croissance du secteur de 50% est déjà prévue pour l'été, une année record pour la Turquie, même si les experts prévoient que la France, suivie de l'Espagne devanceront l'estimation turque de 2011.

Par ailleurs, il n'y a pas que les Européens qui aiment les plages bleues et le soleil auto-bronzant. Les Algériens et les Libyens, ces touristes à fort pouvoir d'achat, sont chaque année très nombreux à se déplacer l'été, habituellement en Tunisie, une destination proche et qui pour eux ne nécessite pas de visa.

Près d'un million et demi de touristes algériens se rendent en Tunisie chaque été, soit plus que les Allemands et les Italiens réunis. Deux millions de Libyens y séjournent également, auquels il faut ajouter le million et demi de touristes tunisiens qui se déplacent en Tunisie, de même que pour les Marocains et les Egyptiens dans leur propre pays.

Si pour les Algériens, l'infatigable ministre du Tourisme tunisien s'est rendu à Alger, il ne reste que quelques jours pour les convaincre de continuer à venir en été en Tunisie. Pour les Libyens en revanche, à cause de l'insurrection généralisée, la tâche semble plus compliquée.

Dans cette guerre de positions, la Turquie, encore gagnante, prévoit déjà l'arrivée massive d'Algériens pour l'été s'ils ne vont pas au Maroc et si les frontières terrestres ne s'ouvrent pas.

L'Algérie pays central, dispose de 1400 kilomètres de côtes mais n'a jamais su attirer le touriste. Contre toute logique commerciale, son ministre du tourisme vient d'annoncer que l'Algérie «ne comptait pas profiter de la situation.» Les Algériens vont donc aller en Turquie rejoindre les Français, les Espagnols et les Allemands, mais aussi en Tunisie ou au Maroc.

Dans tous les cas, l'été passé et le bronzage parti, chacun va retrouver sa couleur naturelle et la question des vraies migrations va se reposer dès la rentrée. Quelle est la valeur de ces 25.000 Tunisiens parvenus à Lampedusa qui ont affolé une Europe de 500 millions d'habitants, pendant que 400.000 Libyens s'entassent dans des camps de régugiés en Tunisie? Ce n'est peut-être pas du tourisme mais ce n'est quand même qu'une goutte d'eau, en Méditerrannée.

Chawki Amari

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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