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Des enfants libyens dans un atelier de dessin à Misrata, juin 2011. Zohra Bensemra / Reuters
Des enfants libyens dans un atelier de dessin à Misrata, juin 2011. Zohra Bensemra / Reuters

Les petites victimes de Kadhafi

Les enfants de Misrata et Benghazi paient le prix fort de la guerre.

MISRATA, Libye— «Si nous mourons, nous serons des martyrs et nous irons au paradis.» Debout dans sa robe grise plissée, chaussée de sandales fleuries, ses cheveux châtain voletant en deux couettes, Aïcha, 8 ans, profère des mots d’une austérité dérangeante.

Aïcha est une enfant de la révolution: une parmi les milliers de jeunes Libyens qui, au cours des trois derniers mois, ont vu davantage de violence, d’instabilité, de destruction et de morts que la plupart des adultes du monde n’en verront au cours de toute une vie.

Le soulèvement de février contre le dirigeant libyen Mouammar al-Kadhafi a rapidement dégénéré en guerre civile qui n’a épargné aucune région du pays. Des milliers de Libyens ont été tués, blessés ou déplacés au cours des combats. Pendant des mois dans la ville de Misrata, à l’ouest de la Libye, la bataille a fait rage dans et autour des maisons des civils. De l’artillerie lourde, des roquettes et des bombes à fragmentation envoyées par les troupes de Kadhafi ont ravagé la ville assiégée. Et les familles n’avaient aucun abri où se mettre en sécurité.

«On attend blottis les uns contre les autres, en priant pour que notre maison ne soit pas la prochaine à être touchée», explique le père de la fillette, Salem Ali, 55 ans.

Qasr Ahmed, riche quartier résidentiel près du port, a subi de nombreux et lourds pilonnages. Au cours de ce que Human Rights Watch a qualifié d’«attaques aveugles», jusqu’à 80 roquettes ont pu tomber en moins d’une heure à cet endroit. Des maisons entières ont été détruites, faisant trembler sous le choc les fenêtres à l’autre bout du quartier.

Terrain miné pour les petits

La ville est devenue un environnement mortel pour les enfants. L’usage par Kadhafi des bombes à fragmentation, pourtant interdites par la réglementation internationale, représente un danger particulièrement menaçant. «Nous les appelons les bombes-bonbons, parce que les explosifs ressemblent à des jouets», m’explique Ramadan Atewah, chirurgien spécialiste du cœur et des poumons qui travaille à l’hôpital central de Misrata. «Les enfants les ramassent dans la rue.»

Le 19 avril, les Nations unies ont annoncé qu’au moins 20 enfants avaient été tués, pris entre deux feux. Bien davantage ont été tués ou blessés depuis. La maison de la petite Malak, cinq ans, a été frappée par une roquette Grad le 13 mai dernier. Elle a explosé dans la chambre où elle dormait avec son frère et sa sœur. Rodaina, 1 an, et Mohammed, 4 ans, sont morts sur le coup.

Assise devant l’hôpital dans un fauteuil roulant trop grand pour elle, vêtue d’une robe à fleurs, une barrette arborant les couleurs de la révolution dans les cheveux, Malak joue avec une fleur. Sa jambe droite a été amputée; son autre jambe et son bras sont cassés.

Le personnel de l’hôpital est rassemblé autour d’elle et discute avec animation. Pendant un bref instant, Malak sourit, mais au bout de quelques minutes son visage se transforme pour refléter une profonde tristesse.

«Elle n’a pas compris ce qu’il se passe. Elle n’a pas encore intégré qu’elle a perdu sa jambe. Parfois elle se réveille le matin en pensant que sa jambe est encore là. À d’autres moments, elle dit que sa jambe est au paradis», rapporte sa tante, Sarah Abdell, 38 ans.

La mère de Malak est dévastée, au point qu’elle est incapable de passer du temps auprès du seul enfant qu’il lui reste. «Elle est venue ici une ou deux fois, et puis elle n’a plus pu venir. C’est trop dur», commente Sarah, qui s’occupe de Malak à présent.

«La mère ne dort plus la nuit. Parfois, elle pleure hystériquement, d’autres fois, elle rit comme une folle.»

Le jeune cerveau de Malak n’est pas capable de comprendre une telle tragédie.

«Elle ne croit pas que son frère et sa sœur sont morts. Elle dit qu’elle va aller au paradis, frapper à la porte de Dieu, et demander qu’ils reviennent», ajoute la tante de l’enfant. «Elle fait des cauchemars. Elle se réveille la nuit en hurlant: "Notre maison brûle!" ou "Notre maison est détruite!"»

Des écoliers envoyés au front

À mesure que la mainmise des rebelles s’affermit sur Misrata, les bombardements des quartiers résidentiels se transforment rapidement en atroce cauchemar du passé. Mais certains enfants du conflit libyen ont souffert des combats en première ligne. Des soldats des forces gouvernementales faits prisonniers par les rebelles ont rapporté que les forces de Kadhafi envoient au front des écoliers d’à peine 15 ans.

Mourad, 16 ans, n’a pas encore de poil au menton mais il y a quelques semaines encore, il trimballait des armes sur le front le plus mortel de la sanglante guerre civile libyenne, la «mauvaise route» près du port de Misrata (qui relie Benghazi à l’autoroute pour Tripoli). Jusqu’à ce qu’il soit blessé et capturé par l’opposition, Mourad était malgré lui un soldat dans l’armée de conscrits de Kadhafi.

Aujourd’hui, il est à l’hôpital de Misrata, et sa jambe gauche amputée n’est plus qu’un moignon de bandages sanglants. Mourad raconte qu’on lui a collé une kalachnikov dans les bras et qu’on l’a expédié à la guerre. «Beaucoup de ceux qui sont là-bas sont plus jeunes que moi», confie-t-il.

Il fait partie des dizaines d’écoliers enlevés à Tripoli et forcés à se battre pour Kadhafi, racontent des témoins. Quatre-vingt dix garçons âgés de 15 à 19 ans ont été appelés dans des casernes de Tripoli pour être «entraînés» à peine le soulèvement populaire du 17 février avait-il commencé, ont rapporté chacun de leur côté Mourad et un autre prisonnier.

«Nous avons été enfermés dans le camp, un peu entraînés, et puis ils nous ont emmenés dans le bataillon», raconte «Abdul», 19 ans, soigné dans une clinique de Misrata et trop effrayé pour me donner son nom en entier.

Les médecins d’ici rapportent de nombreuses occurrences de jeunes soldats loyalistes amenés aux urgences. Le directeur du Centre médical Higma montre la vidéo d’un garçon d’allure juvénile, habillé en kaki, gémissant sur un brancard. Son corps est criblé d’impacts de balles sanglants.

«Ce garçon a 16 ans, nous avons essayé de le sauver, mais ses blessures étaient trop graves», me raconte le directeur. «Il est mort le jour même.»

La lecture pour distraire de la guerre

Les enfants de la révolution n’ont pas seulement subi des blessures physiques; le traumatisme psychologique est fermement ancré et difficilement mesurable. «De nombreux enfants sont profondément traumatisés», déplore Ismail Marjoub, 43 ans, qui appartient à un groupe développant des activités pour les enfants, afin de les distraire de la guerre qui fait rage autour d’eux:  

«Mon fils de 3 ans refuse désormais de dormir seul; il reste dans mon lit toutes les nuits. Et c’est la même chose dans beaucoup de familles.»

«Il y a un enfant de 9 ans, dans les faubourgs de Zawit al-Mahjoub, qui n’a pas dit un mot depuis 45 jours», relaie Marjoub. Les rumeurs et les conjectures vont bon train à Misrata ces jours-ci; mais ce qui est clair, c’est le nombre de victimes que la violence a coûté à la ville, et particulièrement dans sa banlieue, qui a été la ligne de front de la guerre pendant des mois.

«Nos enfants sont devenus des experts des différents types d’armes. Il les reconnaissent à l’oreille», souligne Faraj el-Wakshi, père de trois enfants qui vit à Suwawa, dans la banlieue de Misrata. Il ajoute: 

«Cette zone a été bombardée de si nombreuses fois que même les enfants arrivent à savoir de quel côté arrivent les roquettes. À la maison nous changeons de pièces et nous allons deux cloisons plus loin.»

Dans une école transformée en camp militaire à Suwawa, au rythme du son mat des pilonnages de mortiers dans le lointain, les pères organisent un club d’enfants pour le week-end. «Les enseignants dirigeront les jeux pour les plus petits. Les plus de 6 ans pourront regarder les chiffres et les lettres de l’alphabet. Nous voulons leur faire oublier le bruit de l’artillerie et les horreurs de cette guerre», explique Wakshi.

À Misrata et dans la capitale rebelle de Benghazi, dans l’est de la Libye, les écoles sont fermées depuis trois mois. «Les enfants ne vont plus en classe depuis presque 95 jours. Ils prennent un dangereux retard dans leurs études», explique Abdulla Ali, père de sept enfants à Misrata.

À Benghazi, les velléités de rouvrir les écoles en sont au point mort, de crainte des représailles et des attaques des forces de Kadhafi. Les loyalistes membres des Comités révolutionnaires de Kadhafi continuent de rôder dans les rues de Benghazi pour semer le désordre, se plaignent les habitants. Une bombe a été trouvée juste à temps mi-mai, posée dans le centre des médias à côté du tribunal des rebelles. Les citoyens ont peur que les écoles servent de cibles.

Et les enfants jouent à la guerre. Dans la zone qui jouxte la place centrale de Benghazi, les gamins du quartier ont formé de faux gangs. Tous les soirs, ils s’organisent en escouades «armées»: pistolets en plastique, bouts de bois attachés avec des ficelles pour faire office de kalachnikov, bâtons, balles enveloppées de tissus pour imiter les grenades à main. Ils galopent dans tout le quartier, gloussent «takatakatak» pour faire la mitraillette et tombent en faisant le mort.

Ce sont là les jeux innocents de toutes les cours de récréation, mais il arrive, parfois, que les armes soient vraies. Quand les rebelles ont pris le contrôle de Benghazi, les katibas —les solides bases militaires de Kadhafi— ont été mises à sac. Dans toute la ville, les habitants se sont servis dans les réserves et se sont emparés de mitraillettes, de grenades et de kalachnikovs. Ces munitions sont maintenant entreposées dans des boîtes, dans les maisons familiales.

Et la vie tente de reprendre droit de cité

Le soir, les eaux proches de la promenade de Benghazi résonnent d’explosions de dynamite que les jeunes jettent dans les vagues pour s’amuser. Le jour, le centre de Benghazi est un terrain de jeu à l’ambiance de carnaval. On entend les cris de joie des enfants glissant et sautant sur des châteaux gonflables. Les vendeurs de confiseries distribuent des douceurs à côté des étals vendant des babioles révolutionnaires: porte-clés, bracelets, chapeaux, bandeaux, robes et faux billets de banque «Libye libre». Les joues arborent les rayures rouges, noires et vertes désormais familières du nouveau drapeau.

Sur la place, le coin des femmes est devenu un centre d’activités manuelles pour les enfants. Des petits peignent sur de grandes feuilles blanches, sous le regard attendri de leurs parents et de leurs proches. Mais parfois, leur sourire se crispe en une expression de tristesse lorsqu’ils voient ce qu’ont dessiné les enfants.

Tout un mur est tapissé de leurs œuvres: des rangées de dessins d’enfants représentant une violence crue. De grosses taches rouges et rageuses parsèment un gribouillage représentant des armes fauchant Kadhafi. Parmi les représentations omniprésentes du drapeau révolutionnaire figurent de poignantes illustrations des pertes que les enfants ont subies. Un bonhomme gît dans une mare de sang tandis qu’un autre rôde, armé d’un fusil. «Papa» peut-on lire au-dessus d’une flèche pointée sur l’homme mort.

Derrière la place centrale, le long des murs du tribunal, se dresse le monument aux morts officieux des rebelles de Benghazi. Des milliers de photos et d’affiches des hommes, des femmes et des enfants morts à Benghazi et dans les environs depuis le début du conflit, il y a à peine plus de trois mois, y sont exposées.

«Il n’y a pas une seule famille qui n’ait été touchée par cette guerre», soupire Hoda Ali, 34 ans, en regardant le mémorial. Sa fille de cinq ans lève les yeux vers elle. «Kadhafi est un chien», articule-t-elle. Mais elle ne fait qu’imiter, elle ne comprend pas. La guerre n’a que peu de temps pour éduquer les enfants de la révolution.

Ruth Sherlock

Traduit par Bérengère Viennot

 

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