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Des tukuls incendiés à Abyei, le 28 mai 2011. REUTERS/Ho New
Des tukuls incendiés à Abyei, le 28 mai 2011. REUTERS/Ho New

Soudan: terreur à Abyei

D’après les premiers témoignages des habitants qui ont fui cette ville frontière du Soudan, une chose est claire: le régime de Khartoum sait exactement ce qu’il fait.

Sud d’Abyei, Soudan – «J’ai entendu un avion là-haut et ensuite "Boum", le bruit d’une bombe touchant le sol», raconte Mary Ajiang Kur, 37 ans. «Mon voisin criait: "les Arabes arrivent!"», se souvient-t-elle. Puis elle a attrapé ses enfants et s’est cachée dans des fourrés.

Peu après, des hommes sont arrivés dans son village, situé à l’extérieur de la ville d’Abyei, au cœur d’une région fertile de 10.000 kilomètres carrés traversée par la frontière provisoire entre le Nord-Soudan et le Sud-Soudan.

«Ils sont d’abord arrivés à moto puis ensuite en [Toyota] Land Cruiser avec des fusils sur le toit», continue Mary Ajiang Kur.

Elle se souvient que beaucoup de ces hommes portaient un uniforme, mais dit que certains étaient en civil. 

«Ils ont commencé à nous tirer dessus. Les balles sifflaient autour de nous. Nous avons vu des gens se faire tuer.»

Une ville fantôme dévastée

Actuellement, la ville d’Abyei est étrangement calme. Des rafales de tirs et le bourdonnement d’un hélicoptère des Nations unies sont les seuls bruits dans cette ville habituellement peuplée par 40.000 personnes. Selon un rapport des Nations unies, la population civile a fui durant le week-end du 21 mai 2011, lorsque des troupes de l’armée sud-soudanaise ont pris d’assaut la ville avec des armes lourdes, y compris des avions et des blindés.

Les forces de Khartoum contrôlent maintenant la cité, bien qu’il y ait toujours un contingent significatif de Casques bleus des Nations unies stationné dans la ville. Il n’y a aucun chiffre fiable relatif au nombre de blessés et de tués.

Le 29 mai, vu d’avion, de la fumée s’élevait des restes de plusieurs maisons. Des bâtiments construits en béton paraissaient quasiment intacts. Mais les fondations calcinées de nombreux tukuls, les maisons en briques de boue avec un toit en paille de la très grande majorité des habitants d’Abyei, étaient clairement visibles. Parmi les restes fumants, on pouvait voir des cadres de lit et des chaises noircis. Des vêtements et d’autres affaires étaient éparpillés autour de plusieurs maisons.

Dans la rue principale du centre ville, une poignée d’hommes en uniforme de l’armée avaient l’air d’organiser le chargement d’objets domestiques dans un pick-up jaune moutarde. D’autres gens, habillés en civil, ont été vus transportant des objets pris dans des maisons pour les ajouter à de grandes piles sur le bord de la route. Les Nations unies ont rapporté des incendies et des pillages généralisés dans les journées qui ont suivi l’attaque.

La guerre du pétrole

Le gouvernement soudanais, basé dans le Nord majoritairement arabo-musulman, et le gouvernement du Sud-Soudan, basé dans le Sud majoritairement chrétien et animiste, revendiquent tous les deux Abyei, ville frontière sur une terre fertile. En 2005, un accord de paix global qui avait mis fin à des décennies de guerre civile entre le Nord et le Sud n’a pas réussi à trouver une entente définitive sur son statut.

La région n’est peut-être pas aussi importante économiquement que par le passé: lorsque l’accord a été signé en 2005, Abyei produisait un quart du pétrole soudanais. Depuis, une décision de justice a placé les champs les plus lucratifs en dehors des frontières d’Abyei, et le seul champ de pétrole qui lui reste est en déclin.

La région a cependant acquis une valeur symbolique qui rend les négociations la concernant particulièrement délicates.

«Abyei endosse malheureusement un caractère politique et une complexité bien éloignés du conflit de base sur les terres», indique Zach Vertin, spécialiste du Soudan à International Crisis Group.

Au lieu d’un accord sur le statut de la région, les habitants d’Abyei étaient supposés décider par eux-mêmes de leur sort lors d’un référendum en janvier. Il n’a jamais eu lieu. Le gouvernement du Sud-Soudan a déclaré que seuls les Dinka Ngok, un groupe de sédentaires non-arabes, ethniquement et politiquement du Sud, devraient aller voter.

Mais Khartoum veut que les Misseriya, un groupe de nomades arabes qui se déplacent dans la région pour faire paître leur bétail durant la saison sèche, votent aussi, pensant que cela sécuriserait Abyei pour le Nord. Ce différend se réglait par des négociations politiques jusqu’à ce que le Nord s’empare d’Abyei, faisant fuir des milliers de Dinka Ngok terrorisés vers le Sud.

Fuir pour rester en vie

De nombreuses personnes déplacées décrivent un schéma d’invasion: après un bombardement aérien, des hommes armés avancent, à deux par moto, «l’un conduit, l’autre tire», suivis par des groupes plus importants en Land Cruiser.

Certains des déplacés disent qu’on leur a tiré dessus depuis des avions alors qu’ils tentaient de fuir. «Il y avait des avions qui nous tiraient dessus», raconte Nyek Atar, 17 ans. D’autres se sentent coupables d’avoir laissé derrière eux ceux qui étaient trop vieux pour courir. Tous disent qu’ils sont partis en n’emportant que les vêtements qu’ils portaient sur eux.

Ceux qui se sont cachés à l’intérieur de la ville d’Abyei affirment avoir vu des blindés roulant dans le centre ville le samedi 21 mai. Une femme dit qu’elle en a vu un rouler sur le corps de trois jeunes hommes qu’elle connaissait, et sur qui des soldats en Land Cruiser avaient tiré auparavant.

Beaucoup de gens qui ont fui racontent qu’après avoir réalisé qu’on les attaquait et couru un certain temps, ils se sont cachés dans des fourrés jusqu’à la tombée de la nuit. Des travailleurs humanitaires en poste dans la ville voisine d’Agok, à 45 kilomètres au sud-ouest d’Abyei, disent que c’est là que plusieurs milliers de personnes se sont d’abord rassemblées. Mais le 22 mai, des rumeurs circulaient: des soldats venant du Nord allaient marcher sur Agok. Les déplacés sont alors repartis, s’enfonçant davantage vers le Sud.

Avec la panique provoquée par le besoin de fuir rapidement, beaucoup se sont retrouvés séparés de leur famille. A Turalei, un des points principaux de rassemblement dans le Sud-Soudan, les gens cherchent désespérément des informations relatives à leurs parents disparus. Aluel Nyoul, qui ne connaît pas son âge avec certitude mais qui a l’air d’avoir une dizaine d’année, tient bien serrée la main de son cousin.

«J’ai commencé à courir avec mes parents, mais on s’est perdus les uns les autres sur la route», dit-elle. «Je ne sais pas où ils sont. Je ne sais pas où il y a quelqu’un. Seulement mon cousin, ici.»

Beaucoup ont été blessés alors qu’ils s’enfuyaient. Les mères racontent à quel point ce voyage, qui pouvait durer jusqu’à cinq jours, était difficile pour leurs jeunes enfants, sans nourriture et sans eau. Enceinte de sept mois, Sunday Taban Lobaya, interrogée dans la ville de Wau dans le Sud-Soudan, raconte que son fils de deux ans est mort de déshydratation sur la route. «Je ne pouvais que l’enterrer et poursuivre avec mes autres enfants.»

Un deuxième Darfour?

A première vue, tout ceci rappelle affreusement le Darfour, la région Ouest du pays où le gouvernement soudanais et ses alliés, les milices janjaweed, ont commis des atrocités contre les habitants qui n’étaient pas arabes. En 2004, le gouvernement américain affirmait qu’il s’agissait là de l’équivalent d’un génocide. Il faut cependant faire attention à ne pas dresser trop rapidement de parallèle. Les témoignages d’un échantillon, certes modéré, de la population déplacée d’Abyei avec lequel j’ai pu parler durant ces derniers jours suggèrent qu’il pourrait exister des différences importantes entre les deux situations.

Aucun des Dinka Ngok que j’ai interrogés n’a rapporté avoir été l’objet des diffamations raciales qui caractérisaient les attaques janjaweed sur des habitants du Darfour. A ma connaissance, aucune violence sexuelle n’a été rapportée pour l’instant, même si cela ne signifie pas qu’il n’y en a pas eu.

Et la mort entraînée par la violence directe ne semble pas être l’élément essentiel dans les récits des témoins visuels à ce jour, bien que cela puisse s’expliquer par le fait que la plupart des gens que j’ai rencontrés avaient commencé à fuir dès qu’ils ont entendu les bombes exploser au loin.

Une région instable

Malgré de nombreuses années de violentes tensions avec les Misseriya, l’implication de la milice dans les attaques et le sentiment général que «les Arabes» sont responsables, de nombreux déplacés pensent que le gouvernement soudanais est le principal coupable.

«Les Misseriya n’ont pas d’Antonov», m’a dit une femme, faisant allusion aux avions utilisés lors de l’attaque initiale. Des hommes politiques sud-soudanais et Luka Biong, né à Abyei, partagent ce sentiment:

«C’est bien que ce ne soient pas les Misseriya qui ont lancé l’attaque sur Abyei. C’était clairement des gens du Parti du congrès national (NCP) [le parti au pouvoir, ndlr]. Cela montre que les Misseriya ont juste été utilisés par eux.»

En trois ans, c’est la deuxième fois que les habitants d’Abyei doivent s’enfuir pour sauver leur vie. En 2008, Abyei a été rasée par le gouvernement soudanais et sa milice alliée. La violence a fait suite à un conflit entre des soldats du Nord et d’autres du Sud en poste dans la ville, sous une administration conjointe mise en place par l’accord global de paix de 2005.

«En 2008, tout a été brûlé et détruit», explique Aker Chol Deng, 20 ans, à nouveau déplacée par les récentes violences. Sa famille venait juste de finir de rebâtir leur maison. Lorsqu’on lui demande si elle retournera à Abyei, elle répond rapidement et avec une certaine frustration à cette question: «C’est ma maison». Puis, mettant sa main sur la jambe qu’elle s’est blessée en s’enfuyant, elle ajoute: «Mais seulement si c’est sûr.»

Rebecca Hamilton

Traduit par Sandrine Kuhn

 

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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