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Célestin Kouka : « J'étais le seul à mieux interpréter les chansons françaises contrairement aux chanteurs kinois »

Célistin Kouka, lors d'une production dans un festival à Nimègue Hollande le 27 mai 2007

Célestin Kouka autrement dit Célio, artiste musicien, chanteur de charme comme on aime le dire dans les deux Congo, né à Brazzaville le 5 février 1935, a été à la base de la création des plus grands orchestres des deux rives du fleuve Congo, du Cercul Jazz à l'OK Jazz en passant par les Bantous de la capitale. Plus qu'une carrière, son parcours renferme, à lui tout seul, des moments importants et riches de la musique des deux pays. Retour sur sa carrière avec un des acteurs et des derniers témoins de l'âge d'or de la musique des deux rives du fleuve Congo.

AFRIQU'ÉCHOS MAGAZINE(AEM) : Comment êtes-vous arrivé à la musique ?

CELESTIN KOUKA(CK) : Je me souviens que ma mère me disait que bébé je sifflotais quand j'arrêtais de téter. Et pendant ma scolarité, j'ai commencé à chanter à l'école à l'âge de 8 ans. C'est notre instituteur, Moussodia Nestor, qui nous apprenait à chanter. En 1944, j'ai été intégré à la chorale Saint François dirigée par le père Burette et le frère Nkoukou Roger. Trois ans plus tard, le père Roger sera remplacé par l'Abbé Fulbert Youlou qui deviendra plus tard le premier président de la République du Congo. Ce dernier m'avait adopté, j'étais son préféré. Après l'obtention de mon certificat d'études, je suis allé au petit séminaire de Mbamou où je suis resté deux ans et demi. J'ai continué à chanter à la chorale en tant que soliste. Pas très attiré par une carrière au sein de l'église, je suis allé poursuivre mes études au lycée Cheminade où j'interprétais beaucoup de chansons françaises. Parmi mes idoles, je citerais Luis Mariano et Tino Rossi ; c'est plus ce dernier qui m'a beaucoup influencé. Après mon renvoi du lycée pour indiscipline, j'ai commencé à fréquenter les bars et j'étais devenu un grand danseur. À l'époque la danse en vogue était le swing qui deviendra ensuite Be Bop, Boogie Boogie. C'est mon cousin Bikouta Sebastien « Bik's », après son retour de Paris, qui m'avait mis le pied dans l'étrier. C'était un musicien polyvalent : il chantait, jouait de la guitare, du saxo, de la batterie. Il m'a initié aux danses européennes
En 1952, Bik's m'a enrôlé dans son groupe. J'ai trouvé Michel Beniamino au chant, Makouala au saxo, Boupessenou à la guitare. Ils jouaient dans une boîte de nuit située dans le camp des parachutistes. Après le départ de Bik's, j'ai rejoint un autre groupe qui jouait de la musique instrumentale, le Cercle Culturel. J'ai quitté, quelque temps après, le groupe et nous sommes allés fonder le Cercul Jazz qui est la contraction de Cercle culturel avec mon ami Nkoukou Ferdinand, qui était steward à Air France. On avait également Ntouta Mamadou, Nzoungou Paul et Yebeka aux guitares et un gars de Poto-Poto à la percussion.

AEM : Êtes-vous resté longtemps dans le Cercul Jazz ?

CK : Pas tellement parce qu'en 1953, j'ai intégré l'orchestre les Compagnons de la Joie d'Isidore Diaboua « Lièvre » lors d'un concert au bar Mon Pays. L'orchestre était composé de Diaboua, Essous et Charly Ivorra, un Italien qui jouait de l'accordéon. Après qu'ils ont interprété le plus beau tango du monde, j'ai demandé à monter sur scène et ils ont accepté. Après mon tour de chant, le public m'a applaudi et c'est comme ça que j'ai quitté Cercul pour intégrer cet orchestre, les CDJ. Le groupe était managé par la Radio Brazzaville et les musiciens avaient un petit salaire chaque mois. La radio avait même détaché un manager pour encadrer l'orchestre, il s'agissait de Monsieur Guilleim. Avec des amis, nous avions effectué des voyages à Kinshasa et à Dolisie. Malheureusement j'ai dû arrêter pour des raisons de santé.

AEM : Qu'êtes-vous devenu après ?

CK : Sur invitation d'une amie au bar Faignond, j'ai croisé un orchestre qui y jouait. J'ai reconnu Edo Nganga et Nino Malapet, deux amis avec qui j'avais joué au football au Racing. Je leur ai demandé un tour de chant et ils me l'ont accordé. Et du coup, je me suis fait engager dans l'orchestre Negro Jazz. Quelque temps après, nous sommes partis à Kinshasa pour jouer au bar Air France sur invitation de son propriétaire Samuel Ebongue, un Camerounais. Nous sommes restés sous contrat pendant une année. À la mort de ce dernier, nous avions dû regagner Brazzaville. Trois mois après, Monsieur Amouzou est venu nous chercher pour nous réinstaller à Kinshasa. Ce qui attirait plus chez moi, c'est le fait que j'étais le seul à maîtriser le répertoire des chansons françaises, ce en quoi les Kinois n'excellaient pas.

AEM : Comment vous êtes-vous retrouvé à l'Écurie Loningisa ?

CK : C'est Edo qui m'avait amené à Loningisa car c'est lui qui y avait été engagé le premier. Après le renvoi de Rossignol et Essous par Papa Dimitriou, Edo les avait rejoints. Il a trouvé Franco, Vicky Longomba, Delalune, etc. Après, il m'a amené et j'ai intégré le groupe.

AEM :Et de Loningisa à l'OK Jazz...

CK : Il y avait un petit groupe musical du studio qui jouait de temps en temps les dimanches chez OK Bar de Oscar Kashama « Cassien ». Au départ ce n'était pas l'OK Jazz, c'était un groupe d'enregistrement du studio. Mais lors d'une discussion sur le nom qu'on devait donner à l'orchestre, après moult tergiversations, le propriétaire du bar OK Bar proposa que l'on mette les initiales de son bar, c'est ainsi que l'on a baptisé notre groupe OK Jazz (Oscar Kashama Jazz). Mais, plus tard, en voulant nous affranchir de la tutelle d'Oscar Kashama, on cherchait à trouver un nouveau nom. Et c'est comme ça que j'ai proposé Orchestre Kinois de Jazz pour garder les mêmes initiales de OK. Et nous avions créé l'OK Jazz à six : Franco, Vicky, Desoin, Edo Nganga, Delalune et moi, donc trois de Kinshasa et trois de Brazzaville. Nous sommes restés ensemble de 1956 à 1959. La première chanson enregistrée sous le label OK Jazz avait été Libala ya bombanda de Vicky suivie de Oyé Oyé de Franco et quant à moi, ma première chanson dans l'OK Jazz était Ezali se Bofela et la deuxième, Georgine wa bolingo.

AEM : À quoi était dû alors votre départ de l'OK Jazz ?

CK : Il y avait une multitude de faits mais le principal était le climat délétère qui régnait à Kinshasa suite aux événements politiques du 4 janvier 1959. Étant étrangers, on était assimilés aux Blancs. Cela a été à la base de notre incarcération à la prison du camp Kokolo où était interné le futur président Kasa-Vubu. Nous avions passé trois jours et c'est grâce à l'intervention du maire de Brazzaville, l'Abbé Fulbert Youlou que nous avions été relâchés. Après notre relaxe, nous avions regagné Brazzaville et Franco, envoyé par Papa Dimitriou, est venu nous reprendre. On a continué à évoluer mais le climat ne faisait qu'empirer et la grogne sociale montait de plus en plus.
Face à cette situation, nous nous sommes réunis avec nos compatriotes musiciens pour réfléchir sur notre sort. Certains ont émis l'idée de remonter l'orchestre Negro Jazz, alors que d'autres ont proposé la création d'un nouvel orchestre. C'est l'idée du deuxième groupe qui fut retenue. On se retrouvait en catimini à Kinsuka pour répéter. Nous avions été dénoncés chez les mélomanes de l'OK Jazz qui nous avaient alors agressés. Le lendemain, nous avions pris la résolution de retourner à Brazzaville. C'était au mois d'avril, quelque temps après Essous nous a rejoints. Et le 15 août 1959, nous avons créé l'orchestre Les Bantous composé d'Essous, Delalune, Pandi, Edo, Dicky Baroza, le petit frère de Tino Baroza et moi. Notre mécène était Emile Faignond qui nous avait logés et nous avait donné le lieu des répétitions. Nous étions bien accueillis par le public et ce dernier nous a adoptés. La première chanson des Bantous était Wa BB qui veut dire wa betu bantu, c'est pour nous-mêmes, une création d'Essous. Et ma première chanson avec les Bantous était Bokomona que nous avions enregistrée à Kinshasa chez Esengo.

AEM : Parmi vos souvenirs de l'épopée Bantous, lequel vous aura le plus marqué ?

CK : C'est la journée des festivités de l'indépendance de notre pays, le 15 août 1960. Nous étions invités par le président Fulbert Youlou à nous produire au Palais devant ses hôtes de marque parmi lesquels Léon Mba, Ahmadou Ahidjo, François Tombalbaye, David Dacko, Houphouët Boigny, Sédar Senghor. Après la prestation, il nous a présentés à ses invités en disant : « je vous présente mes ambassadeurs. Si vous avez des cérémonies officielles, n'hésitez pas à les inviter ». C'est comme ça que nous sommes allés jouer au Tchad, au Cameroun, en Centrafrique, au Sénégal et l'apogée, c'était la Côte d'Ivoire en 1961. Houphouët nous a gardés pendant 21 jours à Abidjan. Il a demandé au président Youlou de nous laisser en Côte d'Ivoire pour initier les Ivoiriens. Mais le président Youlou lui a rétorqué qu'il devait envoyer les Ivoiriens à venir apprendre au Congo car le pays avait aussi besoin de ses ambassadeurs.

AEM : Quelles sont les chansons qui ont marqué votre passage dans les Bantous ?

CK : C'est Rosalie Diop et Comité Bantous. Rosalie Diop a été inspirée par notre passage au Sénégal. Je me suis inspirée d'une histoire vraie que j'ai vécue avec une Sénégalaise. Je l'avais composée en 1966 à Dakar et enregistrée en 1967 à Brazzaville aux éditions Lulonga de Franco, Vicky et Edo.

AEM : Comment est né l'orchestre le Peuple ?

CK : Au départ d'Essous, les musiciens voulaient que ce soit moi ou Edo qui dirige l'orchestre mais de notre part, nous avions jugé bon que Nino puisse remplacer Essous car étant le sous-chef d'orchestre. C'est comme ça qu'il avait pris les commandes de l'orchestre mais quelque temps après, il y a eu des revirements. Il commençait à nous traiter de tribalistes et parlait du mal de moi, me qualifiant même de poids mort pour l'orchestre. Ce qui a poussé le colonel Raoul, à l'époque Premier Ministre, de convoquer une réunion d'urgence chez lui pour fustiger ce genre de comportement. Cette situation délétère m'a poussé, avec d'autres musiciens, à quitter l'orchestre. Il s'agissait d'Edo, Bitsikou Théo, Pamelo, Kosmos, Nona Arthur et moi. Edo est allé créer l'orchestre les Nzoïs. On a voulu le rejoindre mais il s'est posé le problème de notre statut car c'était son orchestre. Entretemps Franco a envoyé un émissaire pour que je réintègre l'OK Jazz. J'en ai parlé à un grand frère, qui était commerçant ; il m'a dissuadé et m'a demandé de créer mon propre groupe. C'est comme ça que, avec Pamelo et Kosmos, nous avions créé le trio CEPAKOS qui s'est transformé en l'orchestre le Peuple.

AEM : Quelle ½uvre avait marqué l'existence du groupe Le Peuple ?

CK : C'est la chanson Badia Nseke tirée d'un proverbe lari qui évoque la continuité. C'était prémonitoire et aujourd'hui, à plus de 50 ans, l'orchestre les Bantous poursuit son chemin malgré les vicissitudes qu'il a connues.

AEM : Avec la mort d'Essous et celle de Nino, cela vous donne-t-il plus de responsabilités pour perpétuer cet héritage ?

CK : Le départ d'Essous et de Nino nous a beaucoup affectés. Eux, ils avaient le mandat de gérer l'orchestre, ce qui n'est pas le cas pour Edo et moi. Mais nous faisons de notre mieux pour faire vivre l'orchestre.

AEM : Si on vous demandait de formuler un v½u ?

CK : Aujourd'hui, l'orchestre les Bantous est le plus vieil orchestre africain en activité et le gouvernement devrait saisir cette occasion pour le placer sur un socle en l'instituant en patrimoine national. Mais l'orchestre est abandonné à son triste sort. Essous malade, il a fallu attendre l'intervention du Président Sassou, idem pour Nino. Si demain nous partons tous, qui va pérenniser ce patrimoine national ? Prenons mon cas, je souffre de l'hypertension qui a entraîné d'autres maladies. J'ai introduit une requête auprès du Président de la République depuis 2010, mais jusqu'ici, je n'ai reçu aucune réponse. J'attends toujours que les gens de bonne volonté me viennent en aide. |Propos recueillis par Herman Bangi Bayo (AEM), Brazzaville, Congo

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