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Watch if you drive, by Zanastardust via Flickr CC
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L’alcootest est-il un produit halal?

Au Maroc, pays où l’islam est religion d’Etat, l’alcootest fait son apparition sur les routes. Une mesure qui n’est pas du goût des religieux.

Pour lutter contre la conduite en état d'ébriété, le Maroc procède à l'introduction pour la première fois de l'alcootest. Les agents de la Sûreté nationale et ceux de la gendarmerie royale, utiliseront dès la fin du ramadan des alcootests pour mesurer le taux d'alcool dans l'air expiré par des automobilistes suspectés d’ivresse au volant.

Les routes marocaines sont particulièrement meurtrières. Elles tuent chaque année près de 4.000 automobilistes sur une population estimée à un peu moins de 40 millions d’habitants. Près de 15% des accidents de la circulation sont liés à la consommation d’alcool. En plus des pertes en vie humaine, cette hécatombe coûte la bagatelle de 1,1 milliard d’euros au budget de l’Etat, soit 2,5% du PIB.

Le nouveau code de la route marocain définit une concentration limite à partir de laquelle un automobiliste n'est plus autorisé à utiliser son véhicule. Des éthylomètres devraient permettre de réaliser pas moins de 200.000 contrôles par an.

Ces contrôles seront effectués en deux étapes: le conducteur est invité à souffler dans un éthylotest. Si le test s’avère positif, l’agent verbalisateur mesure grâce à un éthylomètre le degré d’alcool dans le sang, dont le seuil de tolérance est fixé à 0,10 mg par litre d’air expiré, ce qui équivaut à 0,2 g par litre de sang. Un taux également en vigueur en Suède par exemple. A titre de comparaison, en France, le taux légal est de 0,5 g d'alcool par litre de sang, ce qui correspond approximativement à deux verres standard de vin. Au Canada comme au Royaume-Uni, ce taux est de 0,8 g.

Test jugé incompatible avec l’islam

Lorsque le projet avait été évoqué pour la première fois en 2005, la polémique sur la compatibilité de l’usage de l’alcootest avec la religion musulmane avait fait rage dans l’opinion publique. Ses opposants les plus farouches ont été, sans surprise, les députés du Parti de la justice et du développement (PJD), parti islamiste et première force d’opposition au Parlement marocain.

Les parlementaires islamistes estiment que le recours par les pouvoirs publics à la mesure du taux d’alcoolémie chez les automobilistes revient à cautionner indirectement la consommation d’alcool, estimant que celle-ci est prohibée par l’islam. Ils suivent en cela à la lettre un hadith (parole prophétique) très sévère qui dit:

«Dieu a maudit dix personnes en rapport avec l’alcool. Celui qui le distille, celui pour qui il est distillé, celui qui le boit, celui qui le transporte, celui chez qui il est transporté, celui qui le sert, celui qui le vend, celui qui profite de l’argent obtenu par sa vente, celui qui l’achète pour lui-même et celui qui l’achète pour quelqu’un d’autre.»

Aussi, pour eux, la loi devrait réprimer les buveurs, quelle que soit la quantité d’alcool consommée.

«Il faut que le projet de circulaire instaurant l’alcootest au Maroc serve à contrôler la présence ou non d’alcool dans le sang, plutôt que son taux uniquement. Cela serait plus conforme à notre identité islamique», s’enflammait à l’annonce du projet, l’éditorialiste d’Attajdid, un journal proche du PJD. Pourtant, fait cocasse, pour éviter justement toute polémique, le ministère des Transports avait même consulté le Conseil des oulémas, le clergé reconnu par les autorités, pour obtenir un avis favorable à son utilisation.

Si la consommation d’alcool est prohibée par la loi religieuse, malgré quelques controverses doctrinales, elle n’est pas interdite formellement par le droit positif marocain. Aussi, la loi marocaine sur l’alcool stipule que sa vente est licite sous autorisation. Un commerçant musulman a le droit de gérer un débit de boissons alcoolisées, d'après l'arrêté viziriel du 17 juillet 1967, émanant du directeur du Cabinet royal et toujours en vigueur, mais il n’a pas le droit de le servir à ses coreligionnaires: 

«II est interdit à tout exploitant d’un établissement soumis à licence de vendre ou d’offrir gratuitement des boissons alcooliques ou alcoolisées à des Marocains musulmans. Les infractions aux dispositions qui précèdent sont punies de l’emprisonnement de un à six mois et d’une amende de 300 à 1.500 dirhams (entre 26 et 132 euros) ou de l’une de ces deux peines seulement. En cas de récidive, les peines d’emprisonnement et d’amende prévues ci-dessus peuvent être portées au double.»

Une loi qui s’inspire d’un texte juridique colonial qui interdisait sous le protectorat français l’accès des musulmans aux brasseries européennes, et qui n’est pas formellement appliquée de nos jours. Les bars, pubs et restaurants servent de l’alcool à tous, sauf durant les fêtes religieuses ou le ramadan.

Hormis les cas d’ivresse manifeste et publique, il n’y a pas d’infraction, aux yeux du législateur à consommer de l’alcool dans un lieu confiné. Une personne s’enivrant chez elle ne tombe pas sous le coup de la loi, mais le faire sur la voie publique est un délit passible de prison, tout comme le fait de manger pendant ramadan.

Hypocrisie et casse-tête juridique

Dans la pratique, interdit religieux et application laxiste du droit positif ne font pas bon ménage: un Marocain musulman se retrouve paradoxalement protégé à l’intérieur d’un bar, jusqu’au moment où il le quitte pour se trouver exposé au risque d’inculpation pour ivresse manifeste et publique. D’ailleurs, la police des mœurs s’arroge même parfois le droit d’interpeller des personnes à la sortie des magasins d’alcools ou des supermarchés pour simple détention de boissons alcoolisées.

«De technique, la question devient politique. L’Etat est musulman, c’est la Constitution qui le dit. A moins d’être juif (ce n’est le cas que de quelques milliers), un Marocain n’a donc pas le droit de boire de l’alcool —ça a valeur de dogme. Un dogme violé plusieurs millions de fois par jour, évidemment. Mais cela ne dérange personne, tant l’hypocrisie chez nous, tient lieu de système de gouvernance. Et tant pis si ce système ridiculise la loi. Comment respecter une loi, en effet si, à force d’hypocrisie, elle ne se respecte pas elle-même? À part ça, vive la prévention routière et bon vent à l’alcootest! A défaut de nous rendre moins hypocrites, il nous permettra de rester vivants. C’est déjà beaucoup», ironise un chroniqueur de la revue TelQuel.

Quoi qu’il en soit, selon le code de la route, le conducteur en infraction n’est pas arrêté, son véhicule est immobilisé (et pris en charge par un conducteur jugé apte) et son permis de conduire lui est retiré, sauf, bien sûr, dans le cas d’un accident grave ou quand «son état relève manifestement de l’ivresse publique», ce qui tombe sous le coup du Code pénal qui prévoit une peine d'emprisonnement allant de six mois à un an, assortie d'une amende. Et cela est soumis à la discrétion de l’agent verbalisateur.

Un exemple savoureux rapporté par l’hebdomadaire La Vie Eco illustre les difficultés de la police à interpréter la loi. Lors de tests de mise en place du dispositif de contrôle, des agents visiblement inexpérimentés ont fait souffler le ballon au conducteur d’un véhicule, mais aussi à ses passagers!

Ali Amar

 

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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