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Najat Anwar entourée de ses avocats Mustapha Errachdi (à gauche) et Jean Chevais, à Rabat le 4 juin. AFP/AIDA
Najat Anwar entourée de ses avocats Mustapha Errachdi (à gauche) et Jean Chevais, à Rabat le 4 juin. AFP/AIDA

Najat Anwar, en lutte contre les pédophiles au Maroc

La présidente de Touche pas à mon enfant est mobilisée contre les abus sexuels et une justice trop clémente. L'association porte plainte à Marrakech et à Paris après les «révélations» de Luc Ferry.

«A quoi sert notre action ici, si des prédateurs sexuels VIP, des Very important pédophiles, continuent de sévir grâce à l’omerta des politiques?» Depuis l’éclatement de l’affaire Ferry, Najat Anwar, 45 ans, présidente de l’association marocaine Touche pas à mon enfant, ne mâche pas ses mots dans les médias français qui découvrent le combat de cette femme: depuis des années, elle dénonce un Maroc devenu terre de chasse des pédotouristes.

L'ancien ministre de l'Education français Luc Ferry a provoqué un tollé le 31 mai en accusant sans le nommer un ex-ministre de pédophilie au Maroc. Le parquet de Paris a décidé d'ouvrir une enquête préliminaire confiée à la brigade de protection des mineurs de la police judiciaire, qui a procédé à l'audition de Luc Ferry le 3 juin. Le même jour, l’association marocaine a porté plainte contre X à Marrakech pour «demander à la justice des éclaircissements sur toute personne ayant osé protéger l'auteur de cette affaire, si crime il y a eu», selon Najat Anwar. Son conseiller juridique, Me Mustapha Errachdi, a précisé «qu’une autre plainte contre X sera également déposée par l'ONG à Paris», probablement ce 8 juin, par l'intermédiaire d'un avocat parisien, Me Jean Chevais.

Une clémence intolérable des juges

Née à Sidi Kacem, c’est à Fès que Najat Anwar décroche au début des années 1990 sa licence en droit islamique. Elle travaille ensuite dans le commerce, mais a un déclic en 2003: des enfants de bas âge ont été victimes d’abus sexuels et le pédophile coupable de ces crimes, un gardien de crèche, est condamné à une peine légère.

Révoltée, cette mère de trois enfants, dont le mari est agent d’autorité au ministère de l’Intérieur, prend alors conscience qu’une action importante doit être menée pour protéger les enfants du Maroc contre les crimes de pédophilie, d’inceste et le tourisme sexuel. Elle fonde alors en 2004, à Agadir, l’association Touche pas à mon enfant qui se consacre à la défense du droit des mineurs abusés sexuellement pour leur assurer, ainsi qu’à leurs parents, un soutien juridique, médical et psychologique.

Ses actions sur le terrain dans les grandes villes touristiques ou lors de procès à sensation ont réussi à médiatiser sa cause. Elle lutte aussi pour la mise à niveau des textes de loi, qui demeurent trop indulgents envers les coupables de viol, d’inceste, de mariage de mineurs, de prostitution et de pédopornographie. Touche pas à mon enfant s’est portée partie civile dans des dizaines d’affaires d’abus sur mineurs, dont certaines sont toujours en cours d’instruction.

L’intolérable clémence de la justice marocaine exaspère les ONG de défense des droits de l’enfant, qui espèrent qu’un cas exemplaire puisse un jour faire jurisprudence.

«Le Maroc dispose de tout un arsenal juridique pour sanctionner les crimes de viol et d’abus sexuel sur mineur. Mais nous savons très bien que, dans certains cas, la légèreté des peines prononcées est tout simplement le fruit de la corruption, regrette Najat Anwar. Nous aimerions que tous ceux qui ont le pouvoir de rendre la justice prennent conscience que leurs verdicts sont le bouclier le plus efficace pour protéger nos enfants.»

«Le code pénal punit ce crime de deux à dix ans de prison. Il y a quelques années, une personne reconnue coupable de pédophilie écopait seulement de deux ans de prison, comme un simple pickpocket. Depuis quelques années, les juges appliquent mieux la loi. Mais il reste encore beaucoup à faire», tempère-t-elle.

Le Maroc n’applique pas les conventions internationales des droits de l’enfant. L’article 34 en particulier, qui stipule que les témoignages d’enfant sont recevables. Au Maroc, quand une famille porte plainte pour pédophilie, les juges lui demandent souvent s’il y a des témoins du crime, «une aberration» pour Najat Anwar.

Les termes de «tourisme sexuel» et de «pédocriminalité» ont été récemment introduits dans le code pénal marocain. La mobilisation de la société civile, le soutien des autorités et de certains médias commencent à faire bouger les choses. Mais, sur le terrain, les rares ONG comme Touche pas à mon enfant souffrent encore du peu de moyens pour faire face au fléau.

La honte, un obstacle qui tombe

«Même si la pédophilie et l’inceste sont protégés par la hchouma (la honte en arabe dialectal), voire par le poids de traditions permissives, de plus en plus de parents de jeunes victimes osent nous contacter pour dénoncer ces crimes», expliquait récemment Najat Anwar lors d’une conférence. Malgré cette victoire sur un des tabous les plus tenaces de la société marocaine, le combat qu’elle mène aux côtés d’une poignée de bénévoles reste semé d’embûches et de déceptions.

Touche pas à mon enfant a recensé plus d’une centaine d’affaires où la justice a été manifestement laxiste, ne condamnant les coupables qu’à des peines de trois à six mois de prison et à quelques centaines d’euros d’amende, alors que le code pénal marocain prévoit pourtant pour ce type de crime des peines de dix à vingt ans, voire, dans certains cas, trente ans d’emprisonnement. Plus que la loi, le carcan social continue d’ignorer le principe de sanctuarisation de l’enfant.

Alors qu’une réforme constitutionnelle est en chantier au Maroc, Najat Anwar, dont l’association a été oubliée des débats, s’est, il y a quelques semaines, elle-même invitée devant la Commission royale pour faire entendre la voix des mineurs. «La réforme de la Constitution est une occasion unique pour que la protection de l’enfance trouve place dans la loi suprême du pays. Le respect des droits et de l’intégrité des enfants est une priorité absolue. C’est la raison pour laquelle nous revendiquons la constitutionnalisation des droits des mineurs», avait-elle déclarée à cette occasion.

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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