mis à jour le

Un manifestant antigouvernement décolle une affiche d'Hosni Mubarak à Alexandrie, le 25 janvier 2011.
Un manifestant antigouvernement décolle une affiche d'Hosni Mubarak à Alexandrie, le 25 janvier 2011.

De l'art de bâillonner un peuple

Le régime Moubarak a mis en place un arsenal juridique et policier particulièrement puissant. Il lui a permis de bâillonner l'opinion publique pendant trente ans.

Le sort du gouvernement d'Hosni Moubarak semble désormais entre les mains de l’armée. Le monde a les yeux rivés sur elle; finalement, quelle attitude va-t-elle adopter vis-à-vis des manifestants? Le 1er février au soir, les protestataires se réjouissaient au moment où un porte-parole de l’état-major annonçait solennellement que l’armée ne recourrait pas à la force parce que «la liberté d'expression par des moyens pacifiques est garantie à tous». La Constitution égyptienne apporte-t-elle cette garantie?

Absolument. Article 47 de la Constitution de l’Egypte: «La liberté d’opinion est garantie. Toute personne a le droit d’exprimer son opinion et de la diffuser par la parole, l’écrit ou l’image ou par tout autre moyen d’expression dans les limites de la loi.». Comme dans de nombreux pays cependant, il existe un décalage entre les libertés couchées sur le papier et les libertés réelles.

Il existe pourtant des règles —écrites nulle part— concernant le degré de tolérance du gouvernement face à la critique. Par le passé, lorsque des dissidents ont franchi cette ligne rouge, l’équipe du président Moubarak a usé de diverses techniques —certaines légales, d’autres pas vraiment— pour les réduire au silence.

Avant le chaos de ces derniers jours, les personnalités de l’opposition savaient très bien que certaines objections à l’égard des politiques gouvernementales —et éventuellement des critiques visant certains ministres— pourraient passer… mais que les attaques directes contre Moubarak ou sa famille étaient strictement «interdites».

Lorsque le dissident très en vue Saad Eddin Ibrahim (qui avait déjà rendu fou de rage le gouvernement Moubarak en l’accusant de vastes fraudes électorales, documents à l’appui) a dénoncé publiquement le projet «monarchique» de Moubarak de transmettre le pouvoir à son fils, il a été inculpé pour «diffamation de l’Egypte» en 2000, puis condamné. Le système judiciaire égyptien, relativement indépendant, avait annulé sa condamnation. Mais rien n’y a fait; il a été de nouveau poursuivi pour le même chef d'inculpation et condamné par défaut à deux ans de prison en 2008.

Un bien pratique état d'urgence

Le régime égyptien n’accorde pas aux opposants au gouvernement le privilège d’un procès. La loi égyptienne sur l’état d’urgence —le pays est officiellement en état d’urgence depuis l’assassinat d’Anouar el-Sadate en 1981— autorise le gouvernement à garder à vue des citoyens même si aucune charge ne pèse contre eux pendant 30 jours. Qui plus est, le ministère de l’Intérieur peut renouveler cette garde à vue à plusieurs reprises, pratiquement sans avoir à se justifier.

En 2009, l’organisation égyptienne des droits de l’homme a enregistré 71 cas de détentions arbitraires, dont un grand nombre cache des motivations politiques. (Si cette situation n’a pas été très médiatisée, c’est sans doute parce que beaucoup de victimes sont des partisans ou des membres des Frères musulmans ou d’autres organisations islamistes, et non pas des militants de la démocratie.)

Permis de s'exprimer

Les stratégies du gouvernement égyptien ne se limitent pas aux simples poursuites contre des individus. Les partis et journaux de l’opposition égyptienne ainsi que les ONG ne peuvent exercer librement leur activité sans obtenir une licence auprès du gouvernement.

Ces organisations savent que le prix à payer pour continuer d’exister est de prendre des gants avec le président Moubarak. Des critiques jugées trop sérieuses peuvent entraîner la suspension de leur licence ou des poursuites judiciaires pour «infractions administratives». (En plus de l’accusation de diffamation contre l’Egypte, Saad Ibrahim était accusé de violation de la loi sur les ONG.)

La délivrance de permis ou de licences en tant que mesure visant à faire taire les critiques a plutôt bien fonctionné jusqu’à l’apparition d’Internet. Sur la Toile, nul besoin pour les blogueurs —contrairement à presse papier— d’obtenir l’accord du gouvernement. Les internautes ont publié des preuves de torture, critiqué l’islam, et sont allés, par d’autres actions, bien plus loin que ce que les partis d’opposition frileux auraient jamais osé dans les années 90. Le régime s’est alors servi de la loi sur l’état d’urgence pour emprisonner un certain nombre de bloggeurs. Heureusement pour eux, chaque affaire a soulevé un tollé de la communauté internationale bien embarrassant.

Quand toutes les autres méthodes s’avèrent stériles, il reste toujours la sauvagerie à l’ancienne. Des journalistes et dissidents ont accusé le régime de Moubarak de les avoir fait enlever et agresser par ses hommes de main. Et parfois même de les avoir abandonnés en plein milieu du désert.

Brian Palmer

Traduit par Micha Cziffra

L’explication remercie Nathan J. Brown de l’Université George Washington, Tamir Moustafa, auteur de The Struggle for Constitutional Power: Law, Politics, and Economic Development in Egypt et Kristen A. Stilt de l’Université Northwestern.

Brian Palmer

Brian Palmer est journaliste indépendant pour slate.com

Ses derniers articles: De l'art de bâillonner un peuple 

censure

Tawa fi Tunis

Tunisie : Le retour de la censure sur le Net?

Tunisie : Le retour de la censure sur le Net?

Tawa fi Tunis

Tunisie : Le retour de la censure sur le Net?

Tunisie : Le retour de la censure sur le Net?

Censure

Parler de Mohammed VI peut coûter très cher

Parler de Mohammed VI peut coûter très cher

Facebook

Bronca

Barakat, comme Tamarrod hier en Egypte

Barakat, comme Tamarrod hier en Egypte

Abdou Semmar

Comment les jeunes algériens se moquent de la présidentielle

Comment les jeunes algériens se moquent de la présidentielle

Surveillance

Jesuisraciste.com, le site qui traque les racistes

Jesuisraciste.com, le site qui traque les racistes

Gamal Moubarak

culture

Hicham Gad, le «Gepetto égyptien»

Hicham Gad, le «Gepetto égyptien»

Révolution égyptienne

Où va l'Egypte post-Moubarak? (2/2)

Où va l'Egypte post-Moubarak? (2/2)

Revue de presse

Le zoo médiatique du procès Moubarak

Le zoo médiatique du procès Moubarak