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Le miraculé

Je me suis vu descendre dans la tombe.» Merzak Bagtache est un miraculé. L'écrivain, qui a sur la joue droite ce que l'on  pourrait prendre pour une fossette, a échappé, il y a vingt ans, à une tentative d'exécution. C'est après moult réticences qu'il accepte de remonter le temps. «Je ne veux pas me replonger dans ce traumatisme, toute cette douleur. Cela fait 20 ans que j'essaie d'oublier», prévient-il, la voix rauque, parfois rendue inaudible par l'émotion. Il relate son histoire d'une traite, en fermant les yeux, comme pour mieux se remémorer la moindre sensation. Le journaliste et homme de lettres entame sa longue carrière à l'aube de l'indépendance du pays, en décembre 1962, au journal Echaâb, puis à l'APS et d'autres publications. Il devient aussi membre du Conseil consultatif  national (CNN). C'est le début des années 1990 qui charrieront leur lot de chaos politique et de morts, et ce que M. Bagtache se refuse toujours à appeler «guerre civile». «Donner un agrément au FIS a été une erreur monumentale. Et nous avons ensuite assisté, impuissants, à l'escalade de la violence et de l'horreur», se rappelle-t-il. Il s'interrompt, se passe une main sur le visage. «Je suis profondément croyant. Mais jamais au grand jamais, je ne forcerais quiconque à croire. Jamais je ne comprendrais que l'on presse une arme contre la tempe de quelqu'un pour lui dire 'crois'», lance-t-il, animé. Il se savait menacé, condamné à mort par ces «meurtriers». Pourtant, il refusera de se plier à la psychose dictée par les terroristes. «Je n'ai rien changé à mes habitudes.» Et c'est ce qui fera de lui une proie toute désignée, aussi facile à atteindre. On est samedi 31 juillet 1993. La chaleur à Alger est suffocante. Merzak Bagtache, comme à son habitude, sort, en fin d'après-midi, dans son quartier de Fontaine Fraîche. En pleine lecture, il n'accorde que peu d'attention au jeune homme qui avance, à une dizaine de mètres de lui. «Il semblait étrange, excentrique. En plein été, il portait une veste. J'ai juste eu le temps d'entr'apercevoir qu'il portait la main à sa ceinture.» Puis le néant. La première balle entre dans sa nuque et ressort par sa joue droite, laissant de larges cicatrices. Le journaliste tombe à la renverse. Ce qui lui sauvera la vie, la deuxième balle qui lui était destinée allant se ficher dans la cuisse de son ami, à ses côtés. Au bout d'une minute d'inconscience, il perçoit des cris. «Il faisait noir. Et je ressentais une tristesse infinie. A ma droite, s'est élevé un brouillard mauve très compact. Je me suis demandé : 'est-ce cela l'au-delà ?'» Ses voisins, affolés, le transportent en urgence vers l'hôpital Birtraria, d'où il sera évacué le même jour vers l'hôpital Aïn Naâdja. «C'est là que la douleur a commencé. Je ne pouvais ni bouger ni respirer. Et une douleur atroce, inimaginable, me déchirait à chaque inspiration», se souvient-il. Par miracle, Merzak Bagtache survit. Il a la mâchoire brisée - il restera 45 jours avec la bouche scellée - et a gardé quelques séquelles, mais il est vivant. «Je ne sais pas par quelle grâce ma vie s'est prolongée. Quant à ceux qui m'ont tiré dessus, Allah Yesmah.» Vingt ans après, il n'a aucun regret. «Lorsque Tahar Djaout puis Mohamed Boukhobza ont été assassinés, j'ai été convoqué par deux fois au commissariat du quartier. On voulait m'affecter une escorte. J'ai refusé catégoriquement. Ce n'est pas que je n'avais pas peur. Mais chacun accomplissait son devoir pour sauver l'Algérie, et chacun a fait ce qu'il devait faire. A mon sens, nous étions les semblables des soldats du 1er Novembre 1954 !», insiste-t-il. Aujourd'hui, même s'il estime qu'un retour en arrière est impensable, il avoue que la situation n'est pas à la hauteur des sacrifices consentis. «Il y a eu trop de gâchis humain, trop de sang versé. Mais malgré cela, le système politique actuel ne veut pas changer de visage. L'injustice et l'opacité demeurent et le pouvoir est cruellement loin des préoccupations des citoyens.»

El Watan

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