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011_8 (Maroc) by µµ via Flickr CC
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Maroc-Algérie: la guerre médiatique repousse l’ouverture des frontières

La réouverture de la plus longue frontière fermée du monde n’est pas pour demain. En cause, les joutes médiatiques que se livrent les «frères ennemis du Maghreb» sur le terrain du lobbying diplomatique.

«Maghreb United, rêve ou réalité?», s’interrogent souvent nombre d'internautes sur des forums qui appellent à l’amitié des peuples d’Afrique du Nord. La réponse est venue d’Alger: ce sera encore un rêve pour un temps.

Le 29 mai 2011, le Premier ministre algérien Ahmed Ouyahia a estimé que l'ouverture des frontières terrestres avec le Maroc n'était «pas à l'ordre du jour», accusant le royaume de Mohammed VI de chercher à impliquer son voisin maghrébin dans le conflit libyen.

«Ces derniers temps on observe [...] une agitation du lobby officiel marocain aux Etats-Unis pour vouloir impliquer l'Algérie dans l'envoi de mercenaires en Libye […] Ce genre de choses ne sont pas des facteurs qui aident à l'ouverture de la frontière», a-t-il déclaré, mettant un terme aux rumeurs persistantes sur une réouverture imminente de la plus longue frontière fermée du monde.

«Seules les frontières qui séparent l’Arménie de la Turquie et de l’Azerbaïdjan sont aussi infranchissables que cette ligne de 1.559 kilomètres entre deux pays, l’Algérie et le Maroc, qui ont beaucoup en commun mais se regardent en chiens de faïence», rapportait un reportage d’El País en 2009.

Cette frontière a été fermée en 1994 à la suite d’un attentat islamiste dans un hôtel de Marrakech, que Rabat avait alors imputé aux services secrets algériens. Depuis, les relations exécrables entre les deux pays, notamment à cause du conflit du Sahara Occidental qui oppose le royaume chérifien aux séparatistes du Polisario (soutenus par l’Algérie) ont empêché sa réouverture. Elle est le symbole et surtout l’enjeu de cette crispation qui dure depuis près de quinze ans, mettant à mal la construction tant espérée d’un Maghreb uni et économiquement prospère.

Alger accusée de soutenir Kadhafi

Des signes d’apaisement avaient pourtant été constatés. En visite à Tlemçen le 16 avril dernier, le président Bouteflika avait déclaré:

«Il n’y a pas de problème entre le Maroc et l’Algérie. Le problème du Sahara Occidental est un problème onusien. Le Maroc est un pays voisin et frère.»

Mais un nouveau sujet de discorde est venu anéantir l’espoir de voir se concrétiser sur le terrain ce qui semblait être un début de réchauffement entre les «frères ennemis du Maghreb».

Depuis plusieurs semaines, Alger fait face aux accusations d'envoi de mercenaires du Front Polisario ou d'armement en Libye pour aider le colonel Kadhafi confronté à la rébellion dirigée par le Conseil national de transition (CNT) soutenu militairement par l'Otan depuis la mi-mars. La presse algérienne a toujours accusé les Marocains d'être derrière ces accusations.

C’est une tribune publiée le 16 mai par Edward M. Gabriel, ancien ambassadeur américain au Maroc dans The Hill, la très influente gazette spécialisée dans les affaires liées au Capitole, qui a mis le feu aux poudres:

«Le Polisario défie la coalition des pays de l'Organisation du traité de l'atlantique Nord (Otan) en envoyant ses mercenaires combattre pour le régime Kadhafi dans le but de faire plier l'insurrection libyenne», y affirme Edward M. Gabriel, rappelant que l'Alliance atlantique avait reçu des informations indiquant que le régime libyen «dépense des millions de dollars pour s'offrir les services de militants du Polisario».

Gabriel avait aussi avancé dans son article que les «leaders de l'opposition libyenne accusent l'Algérie de "fermer l'œil" sur les mercenaires qui traversent le territoire algérien pour gagner la Libye», ajoutant qu'un leader du Conseil national de transition «avait assuré que des avions algériens ont été utilisés pour transporter des mercenaires en Libye».

Des points de vue immédiatement relayés par Lincoln Diaz-Balart dans une lettre adressée à ses pairs du Congrès américain (PDF). Cet élu anticastriste de Floride est un inconditionnel du Maroc avec qui il partage une opposition idéologique contre le régime cubain, allié historique de l’Algérie et du Front Polisario.

La réplique de l’Algérie ne s’est pas fait attendre, sous la plume de son lobbyiste Gare Smith du cabinet Foley Hoag LLP. Il y souligne que l’Otan n’a jamais pris en considération les allégations de Edward M. Gabriel et que le Maroc adopte ainsi une position ambivalente concernant sa volonté d’aplanir ses différends avec Alger.

Le «revolving door», une pratique légale et lucrative

Ce n’est pas la première fois que le Maroc et l’Algérie croisent le fer par lobbyistes interposés dans les colonnes de la gazette du Congrès américain. Ces joutes font partie d’une tradition américaine de la communication institutionnelle que l’on désigne outre-Atlantique par l’expression «pay to play» (littéralement «payer pour jouer»).

Le fait de défendre une opinion par la voix de plumes influentes est l’apanage de professionnels du «revolving door», une reconversion officielle et réglementée par le Département de la justice américain et qui permet à d’anciens hauts fonctionnaires de mettre à disposition de clients de marque —Etats ou multinationales— leur vaste réseau d’influence, patiemment constitué tout au long de leur carrière publique.

La plupart de ces spin doctors de choc créent leurs propres officines ou sont enrôlés dans des cabinets spécialisés qui ont pignon sur rue sur la fameuse K Street, une avenue de Washington située à un jet de pierre du Congrès américain. Leurs services se monnayent des millions de dollars. Ces dernières années, le Maroc a souvent eu recours à des firmes comme Cassidy & Associates, Boland & Madigan, Edelman PR Worldwide ou encore Powell-Tate pour défendre ses intérêts à l’international.

Ali Amar

Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

Ses derniers articles: Patrick Ramaël, ce juge qui agace la Françafrique  Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey  Maroc: Le «jour du disparu», une fausse bonne idée 

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