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La sœur cadette Hind Said danse lors d’un mariage. © Tous droits réservés.
La sœur cadette Hind Said danse lors d’un mariage. © Tous droits réservés.

La nuit, elles dansent au Caire

Tourné au Caire, «La nuit, elles dansent» suit le quotidien d’une fratrie de danseuses du ventre. De mère en fille, ces femmes ses déhanchent pour faire vivre la famille. Bien loin des paillettes, ce documentaire choc et sans concession montre la face moins glamour des fêtes égyptiennes.

Du rouge à lèvres rose vif, plusieurs couches de mascara noir intense, du fond de teint blanc pour rehausser le tout. Amira ne lésine pas sur le maquillage. Comme presque tous les soirs, elle se prépare à aller danser dans un mariage. Il ne lui reste plus qu’à mettre ses grosses boucles d’oreilles et sa perruque avec des mèches blondes. Dans la pièce à côté, c’est la voix aiguë de sa mère, Reda Brahim, qui retentit.

Elle lui hurle de se dépêcher. Elle va encore être en retard et énerver les clients. La chef du clan lui reproche aussi d’avoir plongé dans la drogue et d’être une bonne à rien. Tous les voisins de ce quartier populaire du Caire entendent ses cris, mais Reda n’y porte pas attention. Elle s’emporte également contre une autre de ses filles, Hind. Âgée d’à peine 15 ans, la plus jeune des danseuses de la famille a une aventure avec un homme marié.

Des phrases crues. Des personnages hauts en couleurs. Des intrigues dramatiques. On se croirait presque dans une fiction. La nuit, elles dansent est pourtant bien un documentaire. Passionnée de danse, la réalisatrice québécoise Isabelle Lavigne est tombée amoureuse de l’Égypte lors de ses études au Caire. La cinéaste s’était promis d’y revenir avec son compagnon Stéphane Thibault pour un tournage:

«J’ai lu par hasard un article sur les danseuses populaires qui travaillent dans les mariages. Cela m’a fascinée. Je trouvais qu’elles incarnaient des thèmes très complexes et très cinématographiques. Il y a de l’action, une belle lumière et de beaux costumes. Tout pour faire un beau film.»

Après avoir sillonné pendant cinq mois la campagne égyptienne, les deux documentaristes ont finalement trouvé cette fratrie d’artistes. «C’était vraiment le gros lot pour nous! Ce sont des femmes très fortes et très fières avec beaucoup de caractère. Elles ont de l’humour et elles sont très exubérantes. Elles nous ont dit tout de suite qu’elles voulaient participer au film», raconte Isabelle.

Le déclin de la danse

Adepte du cinéma direct, le couple québécois filme sans intervenir. Aucune entrevue, mais des morceaux de vie pris sur le vif: les engueulades dans le petit appartement autour de l’argent ou les conversations téléphoniques des jeunes filles à leurs amants. «Elles ne connaissent pas le sentiment de vie individuel propre à l’Occident. Elles sont habituées à étaler leur vie devant tout le monde. Que la caméra soit là ou pas, cela ne change rien», explique la réalisatrice montréalaise.

Reda Said, la mère de la fratrie de danseuses. © Tous droits réservés.

Cette chronique familiale suit bien entendu les danseuses sur leur lieu de travail. Les billets de banque volent autour d’elles dans les mariages. Elles exhibent sans pudeur leur décolleté plongeant et les ondulations de leur ventre devant une assemblée exclusivement masculine:

«C’est très paradoxal. À la fois, on invite la danseuse à l’événement le plus important d’une vie, et en même temps on ne voudrait surtout pas qu’elle marie notre fils et qu’elle fasse partie de notre famille. Cela fait partie de l’histoire de la danse depuis le début.»

Alors que dans les années 50 et 60, la danseuse était glorifiée dans les cabarets ou dans les films égyptiens, cet univers est aujourd’hui peu reluisant et sur le déclin: 

«Cela s’explique par les courants plus conservateurs. Les danseuses ne sont plus invitées dans les mariages pour ne pas créer de malaise. Il y a aussi un phénomène de mode, les jeunes des classes moyennes veulent s’occidentaliser et avoir des DJs à leur soirée. Le milieu de la danse a aussi été investi par les drogues dures dans les années 80, il a rendu le travail moins sûr. Les grandes familles ont voulu quitter le métier et il y a moins d’argent à gagner.»

L'Egypte à Cannes

Ce documentaire n’est pas seulement un état des lieux de la danse populaire. Cet art n’est qu’une toile de fond pour montrer le visage contemporain de l’Égypte. Depuis la chute du président Moubarak en février 2011, l’intérêt pour ce pays a été décuplé.

«Avant le mouvement de protestation, les gens parlaient encore des pharaons et du Nil. Ils avaient cette image très romantique des Orientalistes. Ils ne connaissaient pas l’Égypte actuelle», analyse la cinéaste.

Projeté quelques mois après la révolution, le documentaire profite de l'engouement pour ce pays, mais c’est surtout sa sélection pour la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes qui lui a offert sa plus grande vitrine médiatique. Lors de la projection du film sur la croisette, la mère du clan de danseuses était présente avec les deux réalisateurs québécois. Très étonnée que les spectateurs s’intéressent autant à sa vie, Reda était surtout préoccupée par les retombées financières de son voyage.

«Pour elle, venir en Occident, cela signifiait faire beaucoup d’argent. Elle est arrivée avec des valises pleines de robes. C’était bouleversant de voir cela. On avait des journées très chargées à cause des entrevues et elle voulait vendre ses robes au souk. J’ai dû lui expliquer qu’il fallait un permis. Elle s’est mise à se promener de magasin en magasin. C’était surréaliste. On s’est transformés en vendeurs de bazar!», raconte Isabelle.

Derrière l’anecdote et malgré le faste cannois, la vie de cette famille cairote est encore une fois une question de survie.

La nuit, elles dansent sera présenté au Festival international du documentaire de Marseille qui aura lieu du 6 au 11 juillet 2011. Il est actuellement projeté sur les écrans québécois. 

Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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