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Circulation routière dans le Vieux Caire / REUTERS
Circulation routière dans le Vieux Caire / REUTERS

Cahier d'un retour au Caire natal

Entretien avec Khaled Osma, auteur du livre «Le Caire à corps perdu».

Il est ici, et ailleurs. Il sait que son identité est plurielle, riche, dérangeante parfois. Le narrateur du roman de Khaled Osman, Le Caire à corps perdu, fait partie de ces gens-là: les bi-nationaux. Un jour, après de longues années passées en Europe, il décide de retourner au Caire, sa maison natale, celle de l’origine.

Il renoue ainsi avec ses racines, son enfance, ses grands-parents, et finalement lui-même. A son arrivée, il perd une partie de sa mémoire après un accident de voiture. Ce qui complique la situation. Il pensait débroussailler son passé à coup de faucilles… il lui faudra finalement une faux, capable de dégager toutes les mauvaises herbes qui obstruent sa mémoire.

Comme le petit Marcel (de Combray), le narrateur arpente les rues et se prête à l’exercice de la réminiscence. Il suffit seulement de remplacer la madeleine par du foul. Vécues par le personnage ou inspirées d’autres fictions, ses souvenirs refont peu à peu surface.

En creux, le personnage brosse le portrait de la société égyptienne :  sanguine, traversée par de fortes inégalités, conservatrice. Beaucoup vous le diront : l’Egypte est un pays clivant, on l’aime ou on le quitte. Lui, le narrateur, passe de  l’exaspération à la tendresse. Mais il comprend très vite que sa terre natale est le fruit de cette dualité.

Entretien avec Khaled Osman

Ce roman a-t-il été le moyen de retrouver votre identité?  Vous êtes ici (en France) et ailleurs (en Egypte). Avez-vous déjà eu la sensation d’être perdu ?

Si la question s’adresse à l’auteur (qui se distingue du narrateur, même s’ils peuvent partager des traits communs),  je vous dirais que j’ai  surtout voulu expérimenter par la plume « comment ça fait » d’aller s’installer au Caire pour de bon. Tous les gens venus d’ailleurs sont un jour hantés par le rêve du retour au pays, mais dans bien des cas, ils n’osent pas franchir le pas à cause de l’impression (justifiée ou non) qu’ils risquent de le regretter. Finalement, écrire ce roman m’a permis de faire l’expérience à peu de frais (rires).

Le narrateur est à la croisée de deux cultures, et c’est une situation dont il s’est très bien accommodé pendant très longtemps.  Mais à un certain moment, il s’est aperçu que ça ne fonctionnait plus: parce qu’en Occident, les amalgames et les préjugés étaient de plus en plus vivaces, et que d’un autre côté, l’Orient qu’il aurait envie de défendre s’efface irrémédiablement dans sa mémoire. D’où le sentiment d’être perdu (un sentiment qu’il m’est arrivé moi aussi de ressentir, quoique de manière plus fugace que mon personnage).

Le narrateur de votre roman est à l’image de cette identité aux multiples facettes. Il brosse le portrait de la société égyptienne avec des yeux d’étrangers, sensibles aux moindres détails.

Oui, les différentes facettes coexistent dans le regard du narrateur. Il découvre ce monde à la fois avec un regard tantôt d’Egyptien, tantôt d’Occidental.

Comment s’est construit ce personnage?

Le personnage s’est justement construit par rapport à tous ces décalages. Il est à la fois d’ici et de là-bas,  il voudrait croire aux mythes mais éprouve des doutes, a l’impression d’être usé par ses mille vies mais se régénère au contact des étudiants.

A cela s’ajoute que le roman s’ouvre à un moment assez crucial de son existence: celui où il choisit de rentrer s’installer au Caire. Or, la scène du retour au pays est un moment très fort – inaugural pourrait-on dire – dans la conscience de ceux qui ont grandi ailleurs.

Il exacerbe à la fois leurs attentes (l’occasion de combler la nostalgie qu’ils ont de leurs racines) et leurs frustrations (qui peuvent découler d’une déception par rapport à l’attitude de leur société d’accueil ou d’une insatisfaction par rapport à la tournure prise par leur existence).

J’ai parfois eu l’impression de lire le scénario d’un film…

Je crois que cette impression vient du fait que le narrateur, étant privé d’une partie de ses esprits,  voit sa perception sensorielle décuplée (un peu comme l’aveugle qui développe des facultés auditives et olfactives plus puissantes). Sa quête personnelle et sa redécouverte du Caire vont donc s’effectuer avec une attention très forte aux couleurs, aux effluves et aux sons.

Êtes-vous retourné en Egypte après la révolution? Depuis l’élection de Mohamed Morsi? Qu’inspire-t-elle au romancier?

Oui,  j’y suis retourné à deux  reprises: contrairement à mon personnage,  je ne suis jamais resté sept sans rentrer!(rires). Bien entendu,  je suis ces développements avec attention, mais davantage comme observateur que comme  romancier. En tant qu’observateur concerné,  je suis passé – comme beaucoup – tantôt par l’euphorie, tantôt par l’accablement. Cette révolution a le mérite d’avoir abattu de manière irréversible le mur de la peur, mais elle a aussi exacerbé les divisions latentes entre les différentes composantes de la société. Rassembler ces composantes dans un destin commun sera un défi long et difficile, mais je crois en la capacité des Egyptiens (en particulier grâce à cette formidable nouvelle génération) à y parvenir à terme.

Propos recueillis par Nadéra Bouazza

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Nadéra Bouazza

Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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