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Market in Mopti, Mali, W. Africa, by emilio labrador via Flickr CC
Market in Mopti, Mali, W. Africa, by emilio labrador via Flickr CC

La farine qui sauve des vies

Au Mali, plusieurs marques produisent de la farine enrichie pour prévenir la malnutrition infantile. Reportage dans une unité de fabrication de Misola.

Kati, à une dizaine de kilomètres de Bamako, la capitale malienne. Des réacteurs d’avion déchirent le silence de cette chaude matinée. «Nous sommes dans une zone militaire», explique simplement Tandia Ramata Traoré, présidente de l’unité de production de Misola.

Cette farine enrichie est conçue à base de petit mil, soja, arachide, sucre, sel, vitamines et minéraux. Surtout destinée aux petits de 6 mois à 5 ans, elle prévient la malnutrition, dont les causes tuent un enfant sur quatre âgé de moins de 5 ans. Elle pallie par ailleurs la malnutrition chronique modérée, qui frappe 28% des enfants et provoque une insuffisance pondérale chez un cinquième d’entre eux, d’après une enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS) effectuée en 2010 par l’Unicef.

Travail éprouvant

La fabrication de Misola, initiée par l’association française éponyme, a cours au Burkina Faso, au Bénin, au Sénégal, au Niger et au Mali, qui compte à lui seul 18 unités réunies en fédération. Dans celle de Kati, «les femmes sont là tous les jours», raconte Tandia Ramata Traoré, son boubou orange suivant les mouvements de ses formes plantureuses. Indiquant le fond de la salle de production, elle ajoute:

«Ce sont les permanentes qui sont là. D’habitude, nous avons onze permanentes. Mais lors des périodes de forte activité j’appelle les journaliers, et nous sommes une trentaine».

Dehors, à quelques pas, une petite pièce timidement éclairée. Deux employées sont pieds nus, vêtues d’une blouse, l’une d’elles porte un masque. Question d’hygiène. Rigoureusement, elles pèsent le petit mil, le soja et l’arachide déjà lavés, grillés et stérilisés. Reste plus qu’à battre la mesure. Au sens propre. Courbée au-dessus d’une grande bassine marron posée à terre, la jeune femme «masquée» mélange à coups de grande cuillère en bois, et sans gants. Les produits made in Mali frottent le plastique, leur clameur s’élève, résonne… Après quelques minutes, mission accomplie. La batteuse en bazin émeraude cède la place à Brahima et Kassim.

En blouse rose, pieds nus, masqué et ganté, l’un verse le mélange dans la broyeuse mécanique, alors que l’autre tente de la maîtriser. «C’est dur comme boulot», résume laconiquement Brahima, les muscles saillants à force de contrôler les vibrations. Le travail n’est pas éprouvant que physiquement: la poudre au puissant parfum d’arachide ne s’échoue dans la bassine qu’au prix d’un vrombissement assourdissant… Soudain, c’est la panne. Habitués, les garçons se dirigent vers le disjoncteur. La machine fait de la résistance, avant de céder. Mais dans la salle de production, c’est désormais le mélangeur qui refuse de fonctionner! Et là, rien à faire. Il reste hors-service.

Concurrence

Une fois la farine tamisée et le sucre et le sachet de micronutriments ajoutés, on remplace donc le capricieux engin par des humains. La farine fin prête, on en nourrit des sacs en plastique blanc flanqués du dessin d’un bébé bien portant. Dans la foulée, on pèse, ajuste, avant de sceller le sachet de 500 grammes. Durée de vie: six mois.

«Nous conseillons les femmes pour qu’elles ne produisent pas plus que ce qu’elles peuvent vendre, souligne Aïssata Maïga, chargée du suivi des programmes à la coordination. Il y a des unités qui vendent 500 kilos par mois, d’autres jusqu’à 30 tonnes».

En 2010, quelque 310 tonnes ont été fabriquées au total.

Les sachets approvisionnent les pharmacies, les centres de santé communautaires (CSCOM), les alimentations (épiceries de quartier) et les principaux clients que sont l’Unicef et les ONG, comme Helen Keller International.

«J’ai eu une moto-taxi mais, souvent, les clients ne commandent pas au même moment, alors il faut faire des va-et-vient», se plaint Tandia Ramata Traoré, fatiguée de cette logistique lourde.

Mais il faut bien tenir le coup car Misola a de la concurrence. Vitablé, produit par Grands Moulins, Sinba (Ucodal) ou encore les farines enrichies distribuées gratuitement dans les CSCOM.

«C’est surtout au Nord, c'est-à-dire vers Gao, précise Aïssata. La gratuité prime beaucoup, donc la population a du mal à acheter. Même si c’est 100 francs CFA (15 cents d’euro), ils trouvent que c’est vraiment énorme…»

Comment s’imposer? «On passe par des démonstrations de [préparation de la] farine au niveau des CSCOM, on fait de la promotion sur les marchés, sur des affiches, et de la publicité à la télé et sur les radios», détaille Kanté Fatimata Baby, une animatrice de Misola exerçant à Bamako. Autre stratégie, varier les conditionnements pour rendre le produit accessible à tous. Ainsi, à la demande du Programme alimentaire mondial, les unités envisagent des formats de 60 et même 35 grammes. «Nous voulons qu’en octobre 2011 75% des familles aient accès à la farine Misola», conclut Aïssata Maïga. 

Habibou Bangré

 

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Habibou Bangré

Habibou Bangré. Journaliste, spécialiste de l'Afrique. Elle collabore notamment avec The Root.

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