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Des militaires français de l'opération Epervier, à Abeche, au Tchad, le 1er mai 2006. REUTERS/STR New
Des militaires français de l'opération Epervier, à Abeche, au Tchad, le 1er mai 2006. REUTERS/STR New

«Armée française, allez-vous en!»

Des centaines de militaires français ont déjà quitté leur base de Dakar. Des centaines d’autres en Côte d’Ivoire et au Tchad devraient également plier bagage dans les prochains mois. Mais Paris reste toujours solidement implanté à Libreville et Djibouti.

Alpha Blondy l’avait chanté et rêvé; Nicolas Sarkozy l’a (presque) fait: la fermeture des bases militaires françaises d’Afrique. Souvenez-vous, en 1998, le plus célèbre rastaman africain demandait le départ des «piou piou tricolores» du continent dans sa chanson Armée française

Le refrain était alors repris en cœur par toute la jeunesse d’un continent:

«Armée française allez-vous en!
Allez-vous en de chez nous...
Nous ne voulons plus d'indépendance
sous haute surveillance»

Un an plus tard, le 24 décembre 1999, un coup d’Etat militaire contre le président Henri Konan Bédié ouvrait pour la Côte d’Ivoire plus d’une décennie de guerre, massacres et violences ethnico-religieuses.

En 2007, en pleine crise ivoirienne, Alpha Blondy a remis le titre au goût du jour, avec des images très violentes défilant sur un tempo reggae.

Mais l’Histoire est parfois ironique. En 2011, c’est cette même armée française, tant vilipendée par la star ivoirienne, qui a contribué à la victoire finale d’Alassane Ouattara, en apportant une aide décisive lors de la bataille d’Abidjan

Et le même Alpha Blondy apparaît alors à la télévision ivoirienne après une entrevue avec le nouveau chef de l’Etat, pour défendre… l’action des militaires tricolores. Il remercie l’armée française d’avoir «sauvé ses fesses» et d’avoir évité un «génocide» en Côte d’Ivoire.

Il se fait même l’avocat de la France:

«Au Rwanda, qu’est-ce qu’on a reproché à l’armée française? On dit, ils n’ont rien fait pour empêcher, on dit l’ONU n’a rien fait. Ici en Côte d’Ivoire, l’ONU et l’armée française sont intervenues pour éviter que les Ivoiriens se massacrent, je parlerais d’assistance à peuple en danger».

L’objectif premier des militaires français de la force Licorne n’était sûrement pas de «sauver les fesses» d’Alpha Blondy, mais ils ont dû apprécier le revirement du musicien…

Reprenons un couplet du titre Armée française et passons en revue les pays mentionnés, au vu des derniers développements de l’actualité:

«En Côte d'Ivoire,
nous ne voulons plus de vous
Au Sénégal,
nous ne voulons plus de vous
Au Gabon,
nous ne voulons plus de vous
En Centrafrique,
nous ne voulons plus de vous
A Djibouti,
nous ne voulons plus de vous
A N’Djamena,
nous ne voulons plus de vous»

Côte d’Ivoire

Laurent Gbagbo avait fermé la base de Port-Bouët, près de l’aéroport d’Abidjan. Ouattara a demandé son maintien. En juillet, le Premier ministre français François Fillon a confirmé lors d’un déplacement dans la capitale économique ivoirienne que 300 militaires français resteraient à Abidjan, à la demande des autorités.

La force Licorne compte 900 hommes actuellement. 600 devraient donc partir, probablement après les élections législatives prévues à la fin de l’année. Au plus fort de la bataille d’Abidjan, Licorne comptait quelque 1.700 soldats.

Cette force «devra assurer la coopération avec les forces ivoiriennes pour les aider à reconstruire leur outil de défense», a souligné Fillon. Mais «nous conserverons la possibilité d'une réversibilité, pour remonter en puissance très rapidement si nécessaire», a-t-il ajouté, pour rassurer les quelque 14.000 ressortissants français, dont près de la moitié de binationaux.

Premier exportateur mondial de cacao, pays le plus riche d’Afrique de l’Ouest francophone, la Côte d’Ivoire reste un partenaire privilégié de la France. Le maintien d’une présence militaire devrait rassurer les investisseurs français, déjà très présents dans le pays, pour participer à la reconstruction.

Sénégal

Quelque 900 des 1.200 militaires français basés à Dakar sont partis. Au 31 juillet, il n’en reste donc que 300, regroupés sous la dénomination d’«Eléments français au Sénégal». Un départ massif mais qui est resté relativement discret. Ni Paris, ni Dakar ne souhaitaient en faire grande publicité.

Sarkozy avait dit en 2008 que la présence militaire française allait être réduite en Afrique et qu’une seule grande base subsisterait à terme sur la façade atlantique. Pendant de longs mois, Dakar et Libreville ont fait valoir leurs arguments, les différents corps de l’armée française également.

Mais, selon certaines sources, la volonté du président sénégalais Abdoulaye Wade de percevoir un «loyer» pour les installations militaires françaises (comme c’est le cas à Djibouti) a fait pencher la balance du côté du Gabon.

La forte réduction de la présence militaire tricolore suscite une certaine inquiétude chez les 25.000 Français du Sénégal (il s’agit de la plus importante communauté française en Afrique subsaharienne, avec Madagascar). Ce retrait tricolore intervient en effet au moment où la vie politique sénégalaise est de plus en plus agitée, avec de nombreuses manifestations dans les rues. La volonté du président Wade, âgé de 85 ans, de briguer un nouveau mandat en 2012 est loin de faire l’unanimité.

A noter que le François Fillon a «sauté» l’étape sénégalaise dans sa tournée africaine de juillet…

Gabon

Libreville est le grand gagnant de la réorganisation militaire de la France en Afrique. Ce petit pays, qui entretient depuis son indépendance des relations très serrées avec l’ancienne métropole, est situé au cœur d’une importante région pétrolière, avec notamment le Nigeria, premier producteur d’or noir du continent.

«Sur la façade ouest-africaine, la base opérationnelle avancée des forces françaises du Gabon ainsi que le pôle opérationnel de coopération des éléments français du Sénégal, qui lui sera en partie subordonné, formeront le cœur de notre nouveau dispositif avancé et projetable», a déclaré le Premier ministre français lors d’une escale à Libreville en juillet.

Dans la capitale, le camp de Gaulle accueille 900 militaires français. Ils peuvent être rassurés: ils sont là pour encore longtemps.

Centrafrique

L’armée française continue d’assister les militaires centrafricains, qui ont beaucoup de mal à faire régner l’ordre en dehors de la capitale Bangui. Mais l’importante base de Bouar a été fermée dans les années 90. Bangui a été délaissée au profit de Libreville, plus stable.

Djibouti

Ce petit territoire quasi désertique, stratégiquement situé, abrite la plus importante base militaire française à l’étranger, soit 2.900 hommes. Les Américains y ont installé leur seule base en Afrique et les Japonais viennent d’ouvrir la leur.

La présence,  en Somalie voisine, des combattants islamistes shebab affiliés à al-Qaida et la quasi-guerre civile au Yémen accroît encore l’importance des bases à Djibouti.

Tchad

Officiellement, la France n’a pas de base permanente au Tchad. Mais dans les faits, Paris maintient dans ce pays un millier d’hommes… depuis 25 ans! Ils sont déployés dans le cadre du dispositif Epervier, mis en place en 1986 après une offensive de Kadhafi (Libye) contre le régime d’un certain Hissène Habré

Mais les choses pourraient maintenant très vite évoluer. En 2010, le président Idriss Déby avait lui aussi réclamé un «loyer» aux Français, une demande toujours délicate en ces temps de restriction budgétaire à Paris. Il avait même affirmé qu’il n’empêcherait «pas Epervier de partir».

En juillet dernier, le ministre français des Affaires étrangères Alain Juppé l’a pris au mot, estimant que la présence d’un millier de militaires français au Tchad ne se justifiait pas. Des négociations sont en cours, mais plusieurs centaines de soldats pourraient faire leurs valises dans les mois à venir.

Paris devrait toutefois maintenir au Tchad une «plate-forme de coopération militaire», comme au Sénégal. Objectif: surveiller les combattants d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), qui étend toujours un peu plus son influence dans le Sahel.

En février 2008, l’armée française avait apporté une aide décisive au président Déby contre des rebelles qui étaient arrivés jusqu’aux portes du palais présidentiel. Le chef de l’Etat semble aujourd’hui compter davantage sur sa propre armée, modernisée à grands coups de pétrodollars, que sur les Français.

Si la France réorganise son dispositif militaire en Afrique en réduisant drastiquement le nombre de ses effectifs, ce n’est pas pour faire plaisir à Alpha Blondy. Mais parce que les interventions en Afghanistan et en Libye pèsent très lourd sur le budget, en ces temps de crise économique.

Peut-être le rastaman ivoirien rendra-t-il prochainement hommage dans une de ses chansons aux soldats français qui lui ont «sauvé les fesses». Son dernier titre, en référence à la fameuse vuvuzela sud-africaine du Mondial de football 2010, s’inscrit toutefois dans un registre plus consensuel et surtout plus… sexy:

«Protège ton vuvuzela avant de faire waka-waka
Protège ton vuvuzela parce que le sida est là»

Sacré Alpha.

Adrien Hart

 

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Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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