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Un rebelle libyen près de Misrata, le 30 mai 2011. REUTERS/Zohra Bensemra
Un rebelle libyen près de Misrata, le 30 mai 2011. REUTERS/Zohra Bensemra

Libye, la guerre des cent jours

Des décisions prises tardivement, la faiblesse des moyens engagés par l'Otan... Pourquoi la guerre contre l'armée divisée et sans moyens de Kadhafi dure-t-elle aussi longtemps?

Cent jours. En quoi cette date nous paraît-elle plus cruciale que quatre-vingt-dix, ou cent vingt? Peut-être cela remonte-t-il à l’année 1815, et aux Cent-Jours de Napoléon, quand l’empereur était revenu de l’île d’Elbe pour prendre le pouvoir et chasser Louis XVIII? Ces cent jours fatidiques avaient abouti à la chute définitive du Premier Empire, avec la défaite décisive à l’issue de la bataille de Waterloo et, en France du moins, ce délai de cent journées est depuis paré d’une aura presque mystique.

La guerre de Libye a dépassé cette date symbolique. La presse a généralement coutume de revenir sur les «cent jours» d’un nouveau gouvernement; d’Obama, de Sarkozy. C’est alors à chaque fois l’occasion d’analyser les moindres faits et gestes des dirigeants, et de revenir sur les espoirs déçus, ou au contraire réalisés. Il est en revanche moins fréquent que l’on puisse gloser sur les cent premiers jours d’un conflit en cours.

Koweït, Afghanistan, Irak, Kosovo...

Cela tient peut-être au fait que, parmi toutes les phases actives des conflits auxquels ont pris part des coalitions occidentales depuis 1989, aucun n’a atteint cette durée. La guerre du Golfe, si elle remontait en réalité à août 1990 et à l’invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein, n’a commencé pour l’Occident que le 17 janvier 1991, quand les avions de la coalition ont déclenché leurs premières frappes sur les forces irakiennes. Et elle a pris fin officiellement le 28 février suivant. En 1995, en Bosnie, l’intervention aérienne de l’Otan n’a duré qu’une vingtaine de jours, entre août et septembre. De même, en Afghanistan, l’opération américaine et alliée contre les talibans s’est étalée sur près de deux mois. Enfin, l’offensive anglo-américaine contre l’Irak, en 2003, s’est conclue par la défaite des Irakiens en une quarantaine de jours.

Durant cette période, seule la guerre du Kosovo avait posé problème aux médias. Entamée le 24 mars 1999, elle s’était terminée par les accords de Kumanovo, les dernières bombes tombant sur la Serbie le 11 juin, soit 79 jours de bombardement en tout. A l’époque, d’ailleurs, les décideurs avaient affirmé, comme Alain Richard, alors ministre français de la Défense, que la guerre n’était qu’une question de jours, voire de semaines.

Kadhafi, lui, a donc fait mieux même que les Serbes, puisqu’il a tenu cent jours. A quoi cela est-il dû? L’armée libyenne serait-elle plus nombreuse et mieux équipée que son équivalent irakien en 1991? Plus motivée et mieux entraînée que l’armée serbe des années 90? Le terrain qu’elle occupe serait-il plus accidenté et impraticable que l’Afghanistan ou les Balkans?

Dans chacun de ces cas, la réponse est non. Les forces armées libyennes, il nous a déjà été donné de l’évoquer, disposent de moyens vieillissants. Elles sont peu nombreuses, et de surcroît divisées, puisque certaines de leurs unités ont rejoint les rebelles. Sans doute les hommes qui se battent aujourd’hui sont-ils de fervents partisans de Kadhafi. Encore que l’Italie ait récemment annoncé la défection de plusieurs officiers et soldats du colonel.  De plus, elle doit peiner à se ravitailler en armement et en munitions, et ne peut plus compter sur la manne pétrolière pour remplir ses coffres. Enfin, le relief de la côte libyenne est plus favorable aux frappes aériennes que les paysages du Kosovo et de l’Afghanistan.

Une décision trop tardive?

Ce n’est pas tant à une mystérieuse capacité de résistance d’une armée libyenne en réalité dépourvue de tout qu’il faut attribuer cette durabilité qu’à d’autres facteurs, lesquels ne dépendent que des Occidentaux. Tout d’abord, certaines sources estiment que l’Otan et ses alliés s’y sont pris trop tard.

«Si nous avions pris ces mesures il y a quelques semaines, une zone d’exclusion aérienne aurait probablement suffi, déclarait ainsi le sénateur américain John McCain sur CNN peu après les premières frappes. Maintenant, une zone d’exclusion aérienne ne suffit plus. Il est nécessaire d’entreprendre d’autres efforts.»

Pour d’autres —sachant qu’officiellement, l’Otan intervenait pour sauver les populations civiles menacées de ce que l’on nous présentait comme de prochains massacres—, l’opération ne pouvait se dérouler qu’avec lenteur. Dès le début des bombardements, le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa avait souligné que selon lui, les tirs de missiles et les frappes allaient déjà trop loin.

«Ce qui se passe en Libye diffère du besoin d’imposer une zone d’exclusion aérienne, avait-il dit dans une déclaration à la Middle East News Agency. Or, ce que nous voulons, c’est protéger les civils, non qu’ils soient encore plus pris pour cibles.»

Toujours durant les premiers jours de l’intervention, les militaires, eux, rappelaient qu’il n’était pas prudent d’envisager une fin rapide des opérations.

«Je pense que l’évolution de la situation se fera en fonction des circonstances, se hasardait l’amiral Mike Mullen, chef de l’état-major interarmes américain sur la chaîne de télévision ABC le 20 mars 2011. A cet instant précis, je ne me risquerai pas à spéculer en termes de durée.»

Un bel exemple de langue de bois, qui avait cependant le mérite d’être relativement honnête. Alors que les Tomahawk commençaient à peine à pleuvoir sur Tripoli et les défenses antiaériennes libyennes, il était effectivement beaucoup trop tôt pour jouer au petit jeu des prédictions, contrairement à ce qu’avaient imprudemment fait les dirigeants occidentaux à propos du Kosovo douze ans plus tôt.

L’Otan à peine engagée

Il reste un facteur, plus rarement abordé mais qui explique aussi pourquoi le colonel Kadhafi tient toujours: la faiblesse des moyens engagés. Car l’Otan s’est lancée dans l’entreprise en étant bien obligée de faire avec ce qu’elle avait. Les armées américaine, française et britannique, toutes des forces professionnalisées, sont déjà au maximum de leurs capacités, avec des déploiements opérationnels, tous pays confondus, en Afghanistan, en Irak, en ex-Yougoslavie, en Côte d’Ivoire, en Somalie, et en Libye, donc.

Si Kadhafi ne peut aligner que quelques dizaines de milliers de combattants, s’il n’ose plus faire décoller les rares avions et hélicoptères qui lui restent, si ses chars sont réduits au rôle de plateforme d’artillerie ou de soutien d’infanterie dans les combats de rue et si sa marine ne peut quitter ses ports, en face, l’Otan et ses alliés n’ont mis en branle qu’un peu plus d’une centaine d’appareils de combat qui se relaient dans le ciel libyen.

En guise de comparaison, en 2003, pour écraser les quelques 400.000 hommes de l’armée de Saddam Hussein, les Américains avaient déployé 148.000 soldats, épaulés par 45.000 Britanniques et des centaines d’avions. De même, en 1991, la coalition contre l’Irak rassemblait 959.000 hommes et des centaines d’appareils. Et pour faire plier Milosevic, c’était plus d’un millier d’avions de combat occidentaux qui contrôlaient le ciel de Serbie.

Et le combat cessa faute de combattants, disait Corneille dans Le Cid. Cette fois, c’est plutôt le contraire. Faute de pouvoir y mettre les moyens, l’Otan prolonge les opérations alors qu’en réalité, avec les talibans en octobre 2001, l’armée libyenne de Kadhafi est probablement l’adversaire le plus faible que l’organisation ait jamais eu à affronter.

Roman Rijka

 

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Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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