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Saïd Aïdi (barbu) et d'autres ministres tunisiens à la conférence sur l'investissement fin mai à La Baule. AFP/Eric Piermont
Saïd Aïdi (barbu) et d'autres ministres tunisiens à la conférence sur l'investissement fin mai à La Baule. AFP/Eric Piermont

Saïd Aïdi, ministre urgentiste de l'emploi tunisien

La politique de l'emploi en Tunisie est en chantier. Le ministère a été confié à un spécialiste qui règle les urgences et considère l'avenir: Saïd Aïdi. Rencontre.

Rares sont ceux en mesure de donner son nom, pourtant, en Tunisie, il est au centre de toutes les attentions. Saïd Aïdi, nommé ministre de la Formation professionnelle et de l'Emploi du gouvernement de transition, est un néophyte en politique, et il entend bien respecter la durée de son mandat:

«Je n'ai pas de futur politique. J'ai été appelé pour une mission de six mois. Ma mission s'arrêtera à l'issue des élections pour la Constituante» le 24 juillet 2011, assure-t-il.

Diplômé de Polytechnique en France, où il s'est installé et a créé Atlasys, une entreprise indépendante de conseil informatique en ressources humaines, Saïd Aïdi a été profondément honoré lorsque la Tunisie a fait appel à lui. Il a accepté de «rendre service à son pays» en abandonnant sur le champ ses activités de directeur général de HR Access Moyen-Orient et Afrique, une multinationale spécialisée dans les ressources humaines.

«Je ne pouvais pas dire non dans les circonstances que vivait le pays. J'attends des résultats pour en être fier. Je m'engage sur un CDD dans la période de transition», déclare le ministre. 

Il faut dire que la tâche est rude: les politiques d'emploi sous le régime Ben Ali sont à l'origine du chômage croissant des jeunes, et notamment des surdiplômés, et des déséquilibres régionaux. Une situation devenue si insupportable qu'elle a déclenché les soulèvements populaires de décembre et de janvier.

Le ministre veut aujourd'hui rassurer et restaurer la confiance en l'avenir du capital humain tunisien. Il laisse d'ailleurs volontiers transparaître son optimisme et sa foi dans les valeurs de la population.

Dans la course à l'emploi, rien ne sert de courir...

Les messages d'appel qu'il adresse aux investisseurs internationaux —«parce que le pays et le peuple le méritent»— traduisent le particularisme de ce quinquagénaire attaché à construire sa politique pour l'emploi autour des Tunisiens, en fin connaisseur des mœurs sociales de son pays.

Conscient des attentes que ses responsabilités cristallisent, Saïd Aïdi ne tient pas à céder à la panique. Le ministre est au fait des réalités, des impératifs, des taux de chômage records. Certaines mesures ont certes été prises sans tarder, mais «l'impact doit aussi être durable» et les réformes partir à point:

«Ce serait une erreur capitale d'essayer de résoudre en six mois les problèmes accumulés depuis dix ans. Notre ligne de conduite ce n'est pas d'hypothéquer le futur. Il ne faut pas prendre de décisions uniquement guidées par l'urgence.»

Sous Ben Ali, la politique de l'emploi entretenait un déséquilibre régional. Les zones d'embauches restaient concentrées au Nord et se limitaient à certains secteurs d'activités: administration, commerce textile et alimentaire. L'ex-ministre de l'Emploi, Mohamed Agrebi (nommé en janvier 2010), maintenait au point mort les dynamiques de retour à l'emploi, de reconversion, de formation ou d'alternance.

«C'est la partie côtière et les zones intérieures [du sud] du pays qui sont les plus touchées. On parle de 40% de chômage, y compris aux alentours de Tunis. Pour les surdiplômés on arrive à 48%», indique le ministre, préoccupé depuis le début de son mandat par ces déséquilibres.

Des efforts partagés pour stabiliser le chômage

Comme mesure immédiate, il a appelé chaque fédération professionnelle et chaque ministère à tenir compte de la situation:

«Les recrutements dans la fonction publique sont de 20.000 personnes. L'an dernier, ils étaient de 12.000. On a demandé aux différents ministères de faire un effort exceptionnel», note Saïd Aïdi.

Mais aussi ambitieuses soient-elles, les réformes doivent être le résultat d'une analyse précise des difficultés propres à la Tunisie, comme celles des petites entreprises génératrices d'emplois:

«On est sur une réforme de fond sur la micro-entreprise. Trois problèmes à résoudre: les apports personnels, les garanties demandées, et la viabilité du projet en lui-même dans les zones où le pouvoir d'achat ne serait pas assuré», analyse le ministre, qui sans cesse simplifie et éclaire ce qui, pour la plupart, apparaît encore trop flou.

Les objectifs à court terme sont clairs pour le ministre comme pour l'Agence nationale pour l'emploi et le travail indépendant (Aneti): il s'agit de «stabiliser le taux de chômage».

Précis sur les chiffres, Saïd Aïdi a décliné lors de la neuvième Conférence mondiale de l'investissement, qui s'est tenue à La Baule (France) du 25 au 27 mai, les priorités nationales tunisiennes que sont la résorption du chômage et la réduction des disparités régionales.

«On est parti de 520.000 demandeurs d'emploi, on est à 600.000 aujourd'hui et on prévoit à la fin de l'été de traiter 700.000 demandes. Le point de reprise se situera au quatrième trimestre de 2011. Il nous faudra entre trois et cinq ans pour parvenir à des taux acceptables», explique Saïd Aïdi.

Les aides financières internationales participeront à la stabilisation du marché de l'emploi en 2011. Même s'il s'adresse au prochain gouvernement, le programme économique et social présenté lors du G8 de Deauville par la Tunisie s'étend sur les cinq prochaines années avec comme axes prioritaires la gouvernance, le capital humain et des réformes de l'administration ou du système bancaire. 

Enfin, dans sa course à l'emploi, la Tunisie doit faire face à l'obstacle du conflit libyen, qui a fait revenir les Tunisiens installés en Libye et gelé tous les échanges commerciaux à la frontière.

«La Libye, c'est la baisse voire l'arrêt de l'activité pour les régions du sud. Cette cessation d'activité signifie environ 10% de demandeurs d'emploi en plus», rappelle le ministre.

Un contrat de recherche active passé avec l'Etat

Les mesures et les actions menées par le ministère dans les sous-régions sont visibles et adaptées. Le Contrat de recherche active tient par exemple à recentrer les efforts sur le demandeur d'emploi:

«C'est un contrat passé entre l'Etat et le demandeur d'emploi. L'idée c'est d'arriver à une approche personnalisée. Créer des parcours de reconversion, de formation, d'alternance. Soit une réinsertion, soit une reconversion, un changement de cap dans la carrière avec une formation. Certains diplômés, même dans une économie prospère, ont du mal à s'insérer sur le marché du travail.»

Le contrat de recherche active s'articule autour de l'entreprenariat, qui reste le moteur du pays et pour lequel on multiplie les projets pilotes. Le ministère a tenu par ailleurs à renforcer le système d'allocations pour les diplômés via le programme Amal. 

En fin analyste, le ministre a identifié d'autres secteurs d'embauches peu explorés, comme les énergies renouvelables —«la Tunisie est une terre de soleil et de vent»— ou encore le développement d'un tourisme de qualité à l'intérieur des terres, en dehors des seules régions côtières. 

«On va accompagner des filières de reconversion sur des activités à fort potentiel de viabilité et sur des domaines futurs tels que l'internet, les énergies renouvelables, l'agriculture biologique, l'artisanat, le tourisme intérieur, celui de gîtes ruraux. Des régions ont un patrimoine culturel, archéologique et artisanal riche.»

Ce développement des micro-entreprises s'accompagne d'un plan d'urgence du gouvernement, qui a apporté  «250 millions de dinars [127 millions d'euros, ndlr] pour les sous-régions, dont 80% vont aux régions défavorisées et 20% aux régions côtières», précise Saïd Aïdi.

Les jeunes Tunisiens sauront-ils être patients?

Conscient du manque de confiance des Tunisiens envers leur gouvernement, Saïd Aïdi travaille dans la transparence et annonce ses actions au fur et à mesure, ce qui suffit déjà à le distinguer de ses prédécesseurs.

«Il n'y pas que notre population qui est jeune, notre liberté et notre organisation le sont aussi. Nous avons à sortir le pays d'un coma qui a duré vingt-trois ans.»

Les aides financières ou structurelles peuvent venir de l'étranger et inverser ou réguler la migration, car la Tunisie n'est pas enclavée mais profite au contraire de partenariats engagés.

«L'objectif c'est d'encourager cette migration via les formations à l'étranger. De manière structurée, en demandant une formation préalable avant de laisser partir à l'étranger. Que ce soit par des formations en langue, ou à la culture du pays dans lequel ils se destinent à aller. Mais on ne compte que 20.000 migrants "non-légaux", et la Tunisie a reçu 300.000 réfugiés.»

Sur cette question sensible des jeunes immigrés tunisiens en Europe, le ministre considère «qu'ils n'ont pas eu en eux la patience ou la confiance sur ce que pouvait leur apporter ce gouvernement et les suivants. Cela nous confirme qu'il faut placer l'humain au centre de toutes nos préoccupations».

Saïd Aïdi n'est pas un politique, c'est avant tout un citoyen tunisien et un spécialiste des ressources humaines appelé en renfort au moment où le pays avait le plus besoin de lui. Ses compétences dans la gestion de crises et de sujets sensibles font de l'actuel ministre de l'Emploi une recrue de choix pour la Tunisie. Reste qu'il ne s'agit que d'une période transitoire, et que tout comme une partie de la population au chômage, le temps pour le ministre joue contre lui.

Mehdi Farhat

 

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Journaliste à SlateAfrique

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