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Ireland: Glendalough, by Kevin Lawver via Flickr CC
Ireland: Glendalough, by Kevin Lawver via Flickr CC

Une Africaine-Américaine en Irlande

Après la visite en Irlande de Barack Obama le 23 mai 2011, Teresa Ridley, née de mère anglaise et d'un père afro-américain, se souvient de son propre voyage sur l'île.

En regardant Barack Obama déguster une pinte de Guinness dans un pub de Moneygall —lieu de naissance de quelques-uns de ses ancêtres— dans le cadre de sa visite en Irlande et au Royaume-Uni, je n'ai pas pu m'empêcher de repenser à mon voyage sur cette île (je suis, moi aussi, métisse). Je ne fus pas surprise d'apprendre que les Irlandais lui avaient réservé un accueil chaleureux. Ils m'avaient accueillie à bras ouvert, moi aussi —à quelques exceptions près.

C'était en 1992; j'avais décidé de visiter l'île en voiture. L'Irlande me fascinait depuis longtemps: sa culture, son monde politique et notamment ses tumultueuses relations avec la terre qui a vu naître la majorité de mes ancêtres blancs. Étant elle-même un peu rebelle, ma mère a voulu m'accompagner; d'origine anglaise, elle avait épousé mon père afro-américain en 1959, au Royaume-Uni, avant de s'installer en Amérique en 1960. Nous avions décidé de passer quelques semaines en Irlande avant de prendre le ferry jusqu'au pays de Galles pour rendre visite à des membres de notre famille.

Le séjour fut délicieux, et ce dès l'atterrissage à Shannon Airport. Même la conduite automobile était un vrai plaisir: j'aimais négocier les ronds-points et rouler à gauche (ayant grandi à New York et n'ayant pas beaucoup conduit par le passé, je me suis adaptée sans trop de difficulté à ces particularités, et l'expérience se révéla nettement moins intimidante qu'elle aurait pu l'être!).

C'était avant le «Tigre celtique», cette période de très forte croissance économique initiée dans la deuxième partie des années 1990, et qui a amené beaucoup d'étrangers à immigrer en Irlande. C'est ainsi que pendant une bonne partie de notre voyage, j'étais souvent la personne la plus noire de la région. Dans le village de Bunratty, lors de notre première soirée dans un pub, un homme n'a pas arrêté de me toucher les cheveux et de répéter, en souriant de toutes ses dents: «Michael Jackson!»

Et en somme, c'est cette méconnaissance candide —et presque attachante— de ma couleur de peau qui a caractérisé ce voyage. Je me sentais parfaitement à l'aise; ma mère et moi avons pris beaucoup de plaisir à explorer la nourriture, la culture, l'histoire et les magnifiques paysages de l'île. Lorsque nous entrions dans une ville nouvelle, nous jouions à un jeu: repérer une personne de couleur noire —généralement sans succès. J'ai également vécu plusieurs expériences décevantes; mais dans la plupart des cas, c’est mon statut d'étrangère qui fut à l'origine du malaise, pas ma couleur de peau.

A Enniskillen, ville d'Irlande du Nord, un agent de police a contrôlé mes papiers et m'a demandé ce que je faisais là. Mais étant donné l'histoire de cette ville, ses rapports avec l'IRA (l’Armée républicaine irlandaise), et sa proximité avec la frontière de la République d'Irlande, de telles précautions étaient sans doute alors motivées par des raisons bien particulières. (D’autant que c'était avant le cessez-le-feu de 1994.)

Je me souviens également du jour où je suis rentrée, seule, le long de Falls Road, après avoir visité West Belfast, le quartier républicain à majorité catholique de la capitale de l'Irlande du Nord. Pour sortir de ce quartier et rejoindre le centre-ville «multicommunautaire», il fallait passer par un poste de contrôle de l'armée britannique. Je me suis dit que ce poste ferait une photo intéressante; imaginant être alors assez éloignée pour agir en toute discrétion, j'ai pris plusieurs clichés de soldats britanniques, assis sur leurs tanks, équipés de leurs fusils.

En avançant vers eux, j'ai remarqué que l'un des soldats me tenait en joue. C'était pour le moins perturbant, mais je me suis dit, «Qu'est-ce que tu crois? Il ne va pas te tirer dessus, allez!». J'ai alors continué à marcher, en faisant de mon mieux pour afficher une décontraction toute new-yorkaise. En arrivant devant le soldat, celui-ci m'a demandé, sans cesser de me menacer de son énorme fusil: «Qu'est-ce que vous avez photographié?»

Essayez de visualiser la scène: nous étions sans doute dans le coin le moins pittoresque d'Irlande; tout n'était que béton, hautes tours grises et immeubles décrépits. Mais je me suis tout de même dit qu'il fallait mieux jouer les Américaines désagréables et incultes. D'un geste, je lui ai montré les tristes environs, avant de prendre mon accent new-yorkais le plus prononcé: «Euh, bah, le paysage!». Il me répondit sans sourire: «Eh bien, ne prenez plus de photos de soldats.» «D'accord! Pas de problème!»

L'expérience la plus terrifiante? Ce fut dans un petit pub de la ville de Letterkenny, dans le nord-ouest de l'Irlande, près de la frontière. De toutes les villes que nous avions visitées, elle était la moins accueillante, et de loin. L'endroit était morne, vraiment austère; à première vue, cette ville n’avait donc rien d’«amusant». Dans la soirée, ma mère et moi avons néanmoins décidé d'aller faire un tour au pub du coin. L'ambiance y était glaciale.

En fait de sourires amicaux, nous avons été accueillies par des regards fixes. Nous nous sommes dirigées vers un coin du pub pour nous installer, et, peu de temps après, je ne me souviens pas exactement quand, nous avons entendu quelqu'un marmonner, vers le bar. J'ai regardé dans sa direction; l'homme était grisonnant, et, de toute évidence, saoul. Il pointait son doigt dans ma direction et soufflait un mot que je ne parvenais pas à saisir. Les clients du pub m'ont fait l'insigne honneur de se taire, et j'ai pu entendre: «Nègre!»

«Qui, moi?», lui ai-je demandé, avant regarder alentour pour comprendre que j'étais de toute évidence la personne visée. «Ouah!, ai-je alors pensé. Il a fallu que je parte des États-Unis et que je vienne ici pour qu'on me traite de nègre!»

J'ai regardé les autres clients, en me demandant s'ils allaient tenter de dissiper ce malaise. Mais je n'ai remarqué aucun sourire penaud, qui aurait pu faire office d'excuse ou de marque de sympathie. Le silence, rien que le silence. Et d'autres regards fixes. Ma mère et moi nous sommes regardées, et avons décidé, sans un mot, qu'il était sans doute temps de partir.

Nous avons croisé le barman en sortant, et il est tout de même venu s'excuser —il m'a même fait cadeau d'un briquet frappé du logo de son établissement. Merveilleux: un souvenir du seul endroit au monde où l'on m'a traitée de nègre! Je dois encore l’avoir chez moi, ce briquet, rangé quelque part...

Teresa Ridley

Traduit par Jean-Clément Nau

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The Root est un magazine de commentaire en ligne sur l'actualité américaine à travers divers points de vue afro-américains. C'est un site du groupe Slate.

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