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Kareyce Fotso en concert, mai 2011 © Sarah Sakoh, tous droits réservés.
Kareyce Fotso en concert, mai 2011 © Sarah Sakoh, tous droits réservés.

Au Cameroun, Kareyce est en haut

Kareyce Fotso, étoile montante de la chanson camerounaise, termine sa première tournée nationale. Une occasion pour cette jeune trentenaire de revenir aux sources de la tradition dont sa musique s'inspire.

 «Kareyce, hééé tu es en haut!», «Tu nous as gardé quoi?», «Est-ce que tu nous as ramené les fringues de Mbeng?» (l’Europe, en langage populaire). Kareyce Fotso jubile alors qu’elle me raconte ses retrouvailles avec son quartier de Mvog-Ada à Yaoundé, la capitale du Cameroun: l’argot camfranglais, les apostrophes des voisins, les salutations aux tontons et les beignets-haricots de la «maman d’à-côté». Elle qui a posé ses valises au pays le temps d’une tournée nationale —la première sous son nom— avait visiblement soif de ce retour aux sources après plusieurs scènes à l’étranger.

C’est à Mvog Ada, le quartier où des ferrailleurs nigérians et des immigrés venus de toute l’Afrique noire côtoient des Camerounais des quatre coins du pays, où les bars jouent toutes les musiques du continent —toujours le volume à fond— qu’elle a grandi et puise encore son inspiration. La jeune femme adopte la gouaille du pays le temps d’évoquer son quartier chéri, puis retrouve pour l’interview le phrasé lancinant de ses chansons. La voix se fait plus douce, elle a le sourire aux lèvres, parle de sa musique d’un air rêveur en triturant ses longues tresses. Sur ses ongles, du vernis rouge s’écaille. Elle s’excuse d’arriver aussi «nature», tout juste rentrée de voyage.

Il est vrai que la trentenaire a fait du chemin depuis sa découverte en 2009 par le grand public: finaliste du Prix Découvertes RFI, puis médaillée d’argent des Jeux de la Francophonie. Depuis, elle enchaîne les tournées sur les scènes de Paris, Genève, des Caraïbes ou même de l’océan Indien, son album Kwegne sorti en 2010, dans les valises.

Les traditions comme source d'inspiration

«Kwegne», c’est la pensée, l’imaginaire en langue bamiléké, l'une des nombreuses langues du Cameroun. Dans son album, le premier enregistré, produit et distribué à l’international (chez Contre-Jour, un label belge), Kareyce Fotso raconte son pays. Le rural, avec des chansons comme Lomdieu où elle fredonne «mariage forcé, c’est pas bon! (…) Tu vas petite fille, donner à vieux garçon.» Une comptine étonnamment gaie pour un thème grave. Ses chansons parlent d’amour, de tolérance et de l’unité des peuples. «Pourquoi pour une fois, vous ne pouvez pas vous regarder sans faire de différence? Je ne sais pas», chante-t-elle dans le titre Kodjieu.

Les textes sont candides. C’est sa façon assumée de raconter les petites histoires de la vie:

«C’est comme si chaque jour, je transportais une part du Cameroun et que les gens n’avaient plus besoin de prendre un billet pour venir découvrir ce pays.»

Le son, acoustique, est éclectique et emprunte aux traditions camerounaises, ouest-africaines et aux balades folk plus modernes. Mais plus que les percussions et les accords de guitare, c’est la voix harmonieuse, puissante, qui s’impose. Elle chante en bamiléké, la langue de sa culture d’origine, transmise par un père sculpteur et une mère épicière installés à Yaoundé, mais aussi en béti, l’un des 230 idiomes que compte le Cameroun, ainsi qu’en anglais et en français.

La musique, elle l’a apprise en autodidacte en déambulant dans la capitale camerounaise, guitare à la main, à la recherche du «grand frère, de la grande sœur» qui lui accorderaient une heure, le temps de lui apprendre un accord ou de lui faire travailler ses vocalises. Au Cameroun, la vie d’artiste n’est pas une sinécure.

Pour une industrie du disque au Cameroun

Le pays compte peu de producteurs et s'ils veulent faire de la scène, les artistes prometteurs n’ont souvent d’autres choix que les salles des centres culturels français. La distribution repose essentiellement sur quelques disquaires, la plupart associatifs, dans un contexte gangrené par la piraterie. Kareyce n’échappe pas à la règle; ses disques piratés font un tabac dans les rues de Yaoundé où les «sauveteurs» (vendeurs à la sauvette au Cameroun) proposent des piles de CD à la barbe des autorités compétentes.

Un comble pour le pays de Manu Dibango, Richard Bona, Etienne Mbappé, Sally Nyolo et bien d’autres grands de la musique africaine. Kareyce Fotso réserve son coup de gueule à l’absence de formation à laquelle elle a personnellement été confrontée:

«Il faudrait vraiment que le Cameroun pense à ouvrir une école d’art. Nous n’en avons pas! C’est déjà donner un espoir à une jeunesse, asseoir une culture. Un peuple qui a perdu sa culture, qu’est-ce qu’il devient?

Pour que les enfants aient un repère artistique, pour que la transmission ne se fasse pas que dans l’oralité, que nous puissions écrire notre histoire musicale, notre histoire de la danse (…) Les artistes sont vraiment des laissés-pour-compte ici.»

Son autre combat, c’est celui de la préservation des langues camerounaises, les patois comme on les appelle souvent. Elle s’insurge contre ces parents qui par paresse intellectuelle parlent anglais et français et laissent périr cette attache fondamentale à la culture, «qui nous rappelle toujours d’où l’on vient».

Mais Kareyce repart déjà vers d’autres horizons. L’Angleterre, la Belgique ou le Liban sont quelques étapes de sa tournée estivale. La chanteuse travaille également sur plusieurs projets, notamment un duo avec  la jeune ivoirienne Dobet Gnahoré, autre voix montante qui chante le panafricanisme et qui a signé dans la même maison de disques. Pas de doute, comme on dit au quartier, «Kareyce est en haut!»

Sarah Sakho

 

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Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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