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Un enfant près d'un cybercafé d'Abidjan. REUTERS/Luc Gnago
Un enfant près d'un cybercafé d'Abidjan. REUTERS/Luc Gnago

Le web, un espace de liberté en Côte d'Ivoire

Sous Ouattara comme sous Gbagbo, la presse d'opposition est bannie en Côte d'Ivoire. Des journalistes sont menacés, d'autres vivent dans la clandestinité et s'expriment sur des blogs.

Le président ivoirien Alassane Ouattara s’est rendu les 26 et 27 mai 2011 au sommet du G8 à Deauville, en France. Accompagné de deux autres présidents d’Afrique subsaharienne nouvellement élus, Alpha Condé (Guinée) et Mahamadou Issoufou (Niger), Alassane Ouattara a été convié par le président français Nicolas Sarkozy.

La raison qui a motivé ces invitations est simple: portés au pouvoir par les urnes, les trois nouveaux chefs d’Etat s’affichent comme les garants de la démocratie et du respect du suffrage universel. Pourtant, en Côte d’Ivoire, la situation est moins simple qu’il n’y paraît. Laurent Gbagbo déchu, Alassane Ouattara installé dans le fauteuil présidentiel, la démocratie connaît quelques aléas, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression.

Au lendemain du départ de Gbagbo, les médias d’opposition et la presse dite «bleue», autrement dit pro-Gbagbo, ont été interdits de publication. Aujourd’hui, quelques jours après l’investiture officielle, le 21 mai, du nouveau Président dans la capitale du pays, Yamoussoukro, on annonce la reparution de la presse d’opposition.

Un journaliste assassiné

Mais ce tableau teinté de retour à la normale est entaché de faits inquiétants. La nouvelle de l’assassinat de Sylvain Gagnetaud, membre du bureau de l’Organisation des journalistes professionnels de Côte d’Ivoire, journaliste présentateur d’émissions à la Radio de Yopougon dans la commune d’Abidjan, a provoqué une vive émotion dans la profession. Réputé proche du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo, il aurait été arrêté le 8 mai 2011 et exécuté peu après, a appris Reporters sans frontières.

Le 24 mai, c’est Nina Bolou, directrice de la société éditrice du quotidien d’opposition Le Temps, qui a été arrêtée par des éléments incontrôlés des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) du président Alassane Ouattara et relâchée le jour même.

«Son interpellation, aux allures d’enlèvement, ressemble à une tentative d’intimidation contre la rédaction du journal, qui devrait reparaître dans les jours à venir. Ce règlement de comptes est inacceptable. […] Reporters sans frontières constate avec une grande déception que l’heure semble plus que jamais aux règlements de compte en Côte d’Ivoire, où la situation demeure toujours tendue et délicate pour de nombreux journalistes», a déclaré l’organisation de défense de la liberté de la presse.

Des événements en contradiction avec la reparution du journal Notre Voie. Si les journalistes pro-Gbagbo des médias dits «traditionnels» sont dans l’incapacité de travailler, comment vivent-ils? Et les opinions d’opposition peuvent-elles contourner la censure et trouver d’autres moyens d’expression?

La survie dans la clandestinité

Le musèlement des journalistes conduit à une liberté de la presse réduite au monologue, résultat de la bataille de l’information à laquelle les deux parties rivales se sont livrées pendant la crise post-électorale. Actuellement, les journalistes entrés dans la clandestinité représentent une profession fantomatique:

«Les journalistes crèvent la dalle. Ils ne travaillent pas. L’arrestation de Nina Bolou, du Temps, signifie qu’il y a des indics devant les rédactions. Comment sinon aurait-on pu savoir qu’elle se trouvait dans les locaux du journal? Les journalistes sont obligés de se cacher. Quant aux blogs, ils s’étaient surtout développés pendant la campagne électorale. Ce sont plus des blogs d’opinion, des blogs de militants, que des blogs de journalistes. Ils ne sont donc pas très fiables. Dans mon blog, j’essaie de donner des informations importantes, mais je ne peux pas être exhaustif, je n’ai pas accès à toutes les informations», explique Théophile Kouamouo, fondateur du journal pro-Gbagbo Le Nouveau Courrier, résidant actuellement à Paris.

Saint Claver Oula, rédacteur en chef du Nouveau Courrier, surenchérit:

«On reste cachés, on ne va pas au bureau. On nous a dit que pour reparaître, il fallait qu’on aille voir le ministre de l’Intérieur. C’est ce qu’on va faire, mais on s’attend à ce qu’il nous demande de changer notre ligne éditoriale, mais nous sommes un journal indépendant et nous voulons pouvoir être capables de critiquer le pouvoir. En attendant, toute l’équipe est motivée pour recommencer à travailler, mais clandestinement. On va faire des reportages que l’on va mettre au frigo en attendant de reparaître. La version papier est essentielle pour nous car les Ivoiriens n’ont pas encore la culture de l’Internet même si beaucoup d’informations sont partagées sur Facebook.»

Internet planche de salut?

Car la Côte d’Ivoire, avec son manque d’infrastructures, n’a pas encore développé un réseau Internet très puissant. Le débit est lent et seule une minorité d’Ivoiriens ont une connexion à domicile. Cependant, comme partout dans le monde, l’accès au web tend à se développer et à s’étendre. Les cybercafés se multiplient, notamment en zone urbaine, permettant ainsi aux habitants de venir se connecter au moins une fois par jour. Une tendance qui n’a pas échappé aux dirigeants politiques: Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo sont ainsi considérés comme faisant partie des «5 chefs d’Etat africains les plus connectés», tous deux se livrant pendant la crise post-électorale à une cyber-guerre par réseaux sociaux interposés.

Le blogueur et journaliste Suy Kahofi, dont le blog intitulé La Côte d’Ivoire au jour le jour lancé en septembre 2010 s’engage à décrypter l’actualité ivoirienne, revient sur l’intérêt que présente ce type de plate-forme:

«Etre blogueur en Côte d’Ivoire est un parcours du combattant à cause des conditions matérielles. Pourtant, le blog est la forme la plus accomplie de la démocratie et de la liberté d’expression. Les dirigeants ont plus peur des blogs et des réseaux sociaux que des journalistes professionnels. J’ai reçu des menaces mais je n’aime pas trop en parler. Je ne veux pas que l’on victimise les blogueurs. Il y a toujours un risque dans ce métier, il faut faire avec», affirme-t-il avant de préciser que le nombre de visiteurs de son blog a nettement augmenté durant la crise.  

Si le phénomène des blogs en Côte d’Ivoire n’est en rien comparable avec l'ampleur qu'il a pris en Tunisie ou en Egypte, notamment à cause du moindre taux de connectivité, le mouvement est lancé. Les blogs et les réseaux sociaux constituent un espace d’expression et de dialogue qui contraste avec la pensée unique diffusée par la Radio-Télévision Ivoirienne (RTI) gbagbiste d’hier ou la Télévision Côte d’Ivoire (TCI) ouattariste d’aujourd’hui.

Il est difficile de chiffrer l’évolution du nombre d’utilisateurs d’Internet mais il est indubitable que la tendance est à l’expansion. En Côte d'Ivoire, Internet constitue au même titre que la presse traditionnelle un outil de propagande mais, à l’inverse de celle-ci, il rend également possible l’expression de la dissidence.

Aujourd’hui, seule la presse «verte», ouattariste, est autorisée et la presse «bleue», gbagbiste, bannie. Il ne reste plus qu’à espérer que le travail mené par la Commission dialogue, vérité et réconciliation donnera naissance à une presse arc-en-ciel. Les blogs lanceront peut-être le mouvement.

Leslie Fauvel

 

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Leslie Fauvel

Leslie Fauvel est journaliste.

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