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Une affiche du président Omar Guelleh sur la place du marché de Djibouti, avril 2011 / AFP
Une affiche du président Omar Guelleh sur la place du marché de Djibouti, avril 2011 / AFP

Djibouti, le pays qui voit les salafistes partout

Pour asseoir sa dictature, le régime de Djibouti accuse les partis politiques de collusions avec les groupes salafistes.

Le blog Cahier nomade vous propose un entretien avec Abdillahi Adaweh Mireh, secrétaire général de Model (un parti d'opposition non légalisé, à Djibouti), par dans le bimensuel Le Temps du 16 mai 2013, avec l'aimable autorisation de la rédaction du journal.

Titulaire d’un DEA de philosophie, Abdillahi Adaweh a été professeur de philosophie. C'est un homme discret, connu et apprécié de tous, qui  a acquis une grande expérience dans le secteur de la formation et de l’éducation nationale, respectivement comme enseignant du primaire puis du secondaire et enfin comme inspecteur. Directeur de l’Institut national d’administration publique… il avait décidé de s’engager en politique, en contribuant à la création du parti Model non légalisé mais membre de la coalition de l’opposition USN. Nous l’avons interrogé en sa qualité de secrétaire général de ce jeune et dynamique parti qui suscite beaucoup de questionnements.

Le Temps: En quoi la crise que traverse notre pays rappelle-t-elle celle au début des années 90, après la chute du mur de Berlin?

Abdillahi  Adaweh  Mireh: Il me semble que beaucoup de choses ont changé ces dernières années, la démocratie et l’Etat de droit gagne du terrain, je pense que nous sommes à un tournant dans l’histoire de notre pays. Notre pays doit changer, et doit changer dans le sens de plus de démocratie, plus de transparence et plus de respect des partis politique d’opposition. Il faut comprendre que les opposants sont utiles au pays, contrairement à ce que l’on dit, ce sont avant tout des citoyens qui désirent servir leur pays avec loyauté et abnégation, je pense qu’ils méritent un meilleur traitement.

Le Temps: Pourquoi un parti aussi structuré que le Model et jouissant au moins d’une base populaire n’a pas été légalisé?

AAM: Model est un parti comme vous le dites si bien, structuré avec une base solide, le 30 novembre 2012 nous avons déposé le dossier de légalisation. Ce dossier a été rejeté par le ministère sur la base en gros d’une enquête diligentée par la police et le refus de reconnaitre unilatéralement aux personnalités qui ont parrainé le parti la qualité de caution morale. Après ce rejet nous avons fait appel devant la cour suprême qui, à son tour, a rejeté notre demande pour un motif lié, dit-on, à une question de dépôt de mémoire ampliatif à l’appui de la requête.

Nous ne sommes naturellement pas satisfaits de ces rejets et nous continuerons à épuiser toutes les voies légales de recours pour faire valoir notre droit constitutionnel de fonder librement un parti politique. La liberté d’association étant un droit garanti par la constitution nous laissons l’histoire et le peuple  djiboutien juger ce refus qui n’est pas justifié et justifiable.

Le Temps: Pour expliquer son refus de légalisation le gouvernement a laissé courir des rumeurs selon lesquelles le Model compose avec la donne salafiste régionale voire même internationale, qu’est ce qui explique une telle diabolisation?

AAM: (Rire) Sincèrement est-ce que j’ai «une gueule» de salafiste ou de terroriste?

Le Temps: Non on sait qu’il faut juste trouver un argument pour rejeter votre demande.

AAM: Bon dans ce cas pourquoi créer un problème qui n’existe pas pour justifier cet abus d’autorité ? C’est pourquoi l’idéal serait de poser cette question au gouvernement, mais model n’a jamais composé avec aucune force extérieur qu’elle soit régional ou international, model désire servir avec loyauté et justice les citoyens  Djiboutiens quel que soit leur religion et leur appartenance politique, pour notre parti l’intérêt du peuple djiboutien passe avant toute autre chose.

Le Temps: Aujourd’hui, on dirait que le Model est tiraillé entre son adhésion au processus démocratique et la rumeur de son attachement à ses dogmes, est ce que vous pouvez nous dire davantage sur ce que le philosophe croit et quels sont les fondamentaux du Model?

AAM: Vous savez, il y a ce que vous êtes réellement et ce que les autres croient que vous êtes, le parti model n’a jamais dit qu’il était un parti islamiste, dans aucun de nos documents, il n’est mentionné que nous allons instaurer la charia, d’ailleurs, la Constitution l’interdit, on ne peut pas créer un parti qui représente une confession, qu’il s’agissent de l’islam ou des autres religions, donc nous n’avons jamais compris pourquoi cette étiquette d’islam nous colle à la peau.  

Il est vrai que des religieux connus et respectés dans le pays font partie des fondateurs du parti, mais je pense que les religieux sont des citoyens comme nous tous, ils ont le droit d’adhérer à un parti comme nous tous, pourquoi n’auraient-ils  pas ce droit? Est-ce que cela veut dire que si un religieux ou deux sont membres d’un parti, alors tout le parti est islamiste. 

Si par islamiste, on entend que la grande majorité des membres fondateurs du parti sont musulmans, c’est tout à fait vrai, nous sommes musulmans et nous le revendiquons, nous n’avons pas honte de notre religion, mais en revanche si par islamiste on entend mouvement radical, ce n’est pas vrai nous n’avons jamais été des radicaux, et nous ne le serons jamais.

Je comprends pourquoi les gens ont une certaine crainte, vu tout ce qui se passe dans le monde et à coté de nous en somali, il y a une forte crainte des mouvements radicaux, mais notre parti n’a rien à voir avec ces mouvements radicaux.  Nous pensons que les  3 oulémas, considérés comme des extrémistes, font partie des religieux qui ont toujours combattus l’intégrisme et le radicalisme islamiste. 

Nous pensons même que si notre pays a échappé au radicalisme de tout bord, c’est grâce à eux, d’ailleurs nous leur rendons hommage pour leur engagement en faveur de la modération et le refus de tomber dans l’extrémisme.  Il me semble que si  l’on désire comprendre réellement la philosophie d’un parti politique, il faut s’intéresser à ces documents fondamentaux comme le statut, c’est sur ce document qu’il faut juger un parti et non sur ce que l’on dit. Et pour finir, je crois devoir rappeler que ce n’est pas le Model mais l’UMP (le parti au pouvoir, Ndlr) qui a rajouté à l’article premier de la Constitution que l’islam est la religion de l’Etat. Est-ce que pour autant on dit de l’UMP que c’est une coalition islamiste, salafiste ou de je ne sais quelle autre idéologie radicale. Non alors que tout le monde sait que ce rajout visait à aguicher les voies des citoyens sensibles aux questions religieuses.  Pour fermer cette petite parenthèse, je pense qu’il faut que ceux qui ont vocation à faire de la politique acceptent que l’engagement politique mérite sincérité et honnête intellectuelle.

Le Temps: Est-ce que votre mouvement se revendique de l’islam politique en comparaison à ceux de la démocratie chrétienne dans l’Europe de la fin du XIXe et début du XXe siècle et à ceux de la Turquie, d’Indonésie, du Maroc… et à ce titre vous souhaiteriez vous soumettre à la dialectique électorale de la victoire et de l’échec?

AAM: La population djiboutienne se revendique dans sa grande majorité de la religion islamique, nous faisons parti de cette grande majorité, qui appartient à l’islam et notre appartenance à cette grande religion qu’est l’islam est profonde. Cependant, nous sommes avant tout, un parti politique qui se veut républicain et laïque, nous n’avons aucunement l’intention d’instaurer la charia, ni de couper la main aux voleurs, et d’ailleurs la diversité des membres fondateurs en témoigne, dans notre parti vous trouver des personnes cultivées formées en Occident, les cadres de la fonction publique et établissements publics et privés, mais aussi, des simples agents, des mères de famille, des jeunes et des plus âgés. Tout cette diversité est réuni pour une seule et unique raison, défendre la justice, la liberté et maintenir la stabilité de ce merveilleux pays envié par tous les habitants de notre sous-région. 

Les membres-fondateurs de notre parti sont composés de citoyens épris de justice, de liberté et de patriotisme. Nous voulons instaurer une République démocratique, laïque et respectueuse des droits humains et des valeurs profondes de notre société. Une République qui permet à tous ses enfants de s’épanouir, quel que soit sa religion, et son appartenance politique.

Le Temps: En vous posant la même question autrement, est-ce que vous pouvez succinctement nous dire le plus clairement possible ce qui peut être compris comme une divergence idéologique du Model avec la pensée traduisant les fondements basiques des Frères musulmans?

AAM: Les frères musulmans ont fait un choix clair, celui d’un parti dont la mission première est d’instaurer un système politique basé sur l’islam, nous respectons ce choix. Mais nous ce que nous désirons c’est une république, une, indivisible, solidaire et respectueuse des droits fondamentaux de chacun.

Le Temps: En analysant les traits saillants de la crise post-électorale force est de constater qu’au sortir des élections le régime a fait du démantèlement du Model la première de ses priorités, qu’est-ce que le Model a bien pu faire de plus que les autres partis de la coalition USN?

AAM: Nous nous posons tous cette question, mais nous n’avons malheureusement pas la réponse. Nous pensons avoir  cependant quelques idées sur cet acharnement contre le model: est-ce l’assise populaire, l’intégrité de ses membres, son rôle dans l’unification de l’USN ou la nouvelle vision politique véhiculé par le MoDeL à Djibouti qui est prit en menace par le régime. Autant d’interrogations, mais nous n’avons malheureusement pas la réponse.

Le Temps: Si la crise perdure et qu’aucune sortie n’est trouvée, la question est de savoir jusqu’où l’USN va-t-elle aller et peut-t-elle aller?

AAM: Je suis un homme  optimiste par nature, je crois qu’une solution va être trouvé, nous avons confiance à l’intelligence de nos dirigeants quel que soit leur appartenance politique. Il faut comprendre qu’un pays ne peut pas fonctionner si les béligérants ne font pas preuve d’un minimum du sens du compromis. En politique, il faut savoir négocier, la négociation est un moyen de sortir de l’impasse politique, de redonner de l’espoir au peuple djiboutien, loin de dégrader l’ouverture d’un dialogue grandi. Nul n’a intérêt à une dégradation de la situation.

Le Temps: Pensez-vous que le traitement violent du gouvernement de l’impasse succédant aux élections soit susceptible de changer le rapport de force en faveur de l’UMP?

AAM: Les élections dans presque tous les pays en voie de développement sont des périodes à haut risque, il y’ a souvent beaucoup de violence. Ces élections à Djibouti n’ont pas fait exception, les forces de l’ordre justifiait les multiples répressions qui ont eu lieu par le maintien de la sécurité et la stabilité, est-ce vraiment pour cette raison ou est ce qu’il y a des raisons politiques ? Je pose la question, je n’ai pas la réponse.

Le Temps: Aujourd’hui ou demain, il y aura inévitablement un courant politique, pas force lié au Model, qui ira vers la pensée salafiste et un autre de religieux qui choisira de s’inscrire dans la démocratie et le modernisme, comme cela s’est passé en Turquie entre Erdogan et Erbakan, le Model quant à lui ira vers quelle direction?

AAM: Model refuse par principe tout ce qui est extrémisme, notre parti désire servir les intérêts du peuple djiboutien. Nous sommes profondément démocrates et républicain et le peuple djiboutien l’a très bien compris, ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le peuple de Djibouti a beaucoup d’estime pour notre parti ; nous sommes l’avenir, nous représentons une autre façon de faire de la politique, nous représentons une nouvelle génération d’homme politique, loyaux et des grands serviteurs de la république. Nous pensons  que désormais il faut aborder la politique avec une nouvelle approche, une conception  qui place le citoyen au cœur des décisions de l’Etat.

Le Temps: Quelle est selon vous le but de la stratégie du gouvernement qui consiste à marginaliser les religieux de votre parti, c’est un clin d’œil aux non religieux pour les appeler à quitter le mouvement?

AAM: Personnellement, je pense que model  a été créé à une période qui n’était pas la bonne, une période électorale, une période de tension, une période où les passions étaient    à leur comble. Je pense que si model était née, une année auparavant, la situation serait différente et le sort  qui a été réservé à notre parti serait aussi différent. Je pense que c’est plus la période plutôt que les idées véhiculés par le Model qui est en cause.

Entretien précédemment publié dans les pages du bimensuel Djiboutien Le Temps, n° 27 du 16 mai 2013, Djibouti. Avec l’aimable autorisation de la rédaction.

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Né à Djibouti, Abdourahman Waberi vit entre Paris et les Etats-Unis où il enseigne la littérature. Il est l'auteur de nombreux romans, notamment "Aux Etats-Unis d’Afrique".

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