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Des jeunes Maliens sur la place de l'Indépendance, Bamako, février 2013 / REUTERS
Des jeunes Maliens sur la place de l'Indépendance, Bamako, février 2013 / REUTERS

Pourquoi personne n'écoute ce que dit la jeunesse malienne

Elle a toujours influé sur les grandes transformations du pays. Mais, aujourd'hui, elle est inaudible.

Largement majoritaires au Mali, les jeunes restent à peu près inaudibles depuis le début de la crise. Par le passé pourtant, ce sont eux qui ont influé sur les grandes transformations politiques du pays à plusieurs reprises.

Demain ils seront très certainement sollicités après les scrutins présidentiel et législatif prévus au mois de juillet. Car il faut bien se le dire: on ne peut pas faire de politique au Mali sans les jeunes.

Une masse désorganisée?

A l’image d’une grande partie du continent africain, la jeunesse constitue l’un des principaux moteurs du pays. Ainsi, plus de 47% de la population malienne a aujourd’hui moins de 15 ans (statistiques des Nations unies). Un chiffre qui donne le tournis, si on le compare aux données du continent européen, vieillissant. Prenons pour exemple la France, qui affiche pourtant le deuxième taux de natalité le plus fort du continent après l’Irlande: 18% seulement de sa population a aujourd’hui moins de 15 ans.

Et le constat ne s’arrête pas là: l’âge médian de la population malienne se situait autour de 16 ans en 2011, quand celui de la France tournait autour de 39 ans en 2010. Autant dire que le Mali est un pays où la jeunesse représente un enjeu politique majeur.

Cela n’apparaît toutefois pas évident dans l’équation politique actuelle. Car les jeunes sont presque inaudibles depuis le début de la crise malienne. Certains partis politiques essaient toutefois de les mettre en avant dans la campagne qui s’annonce: l’Adema (Alliance pour la démocratie au Mali), certainement la principale force politique du Mali, a ainsi investi le «jeune» Dramane Dembélé pour l’élection présidentielle. Agé de 46 ans, celui-ci s’est imposé au sein de l’Adema comme le candidat de la jeunesse malienne.

                                                     Dramane Dembele, 46 ans, candidat Adema  ©Maliactu

Ce choix n’est pas anodin pour le parti qui gouverna le pays entre 1992 et 2002: il s’agit à l’évidence de jouer la carte de la jeunesse pour toucher au plus près un électorat jusqu’ici éclaté, mais extrêmement prometteur.

Car, l’un des principaux problèmes de la démocratie malienne réside dans les taux d’abstention records rencontrés depuis vingt ans. La participation aux scrutins nationaux n’a ainsi jamais dépassé les 40% de potentiels électeurs, posant évidemment la question de la légitimité des gouvernants maliens et de leur capacité de représentation.

«Ces vingt dernières années, le taux de participation aux élections s’est révélé de plus en plus faible et cela alimente naturellement le débat sur l’épineuse question de la légitimité des hommes et des institutions issus de ces scrutins», déclare ainsi au quotidien L’Essor, Salabary Doumbia, chargé de programmes à la fondation allemande Friedrich Ebert.

Le problème est encore plus sensible pour les jeunes. Le site Afribone estime à près de 10% seulement le taux de participation des jeunes Maliens (comprenons moins de 35 ans, quand ils constituent 60% de la population totale) aux élections.

La lutte contre la dictature

Et pourtant. Ce sont bien les jeunes, ou du moins une certaine jeunesse, qui écrivit les principaux chapitres de l’histoire récente du Mali.

Au-delà du Mali post-colonial, qui puisa dans sa jeunesse la force de mettre en place les grands chantiers socialistes du président Modibo Keïta, les jeunes se sont imposés à plusieurs reprises comme les moteurs du changement malien.

Organisés autour d’une méga structure de type syndical (l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali, Uneem), les jeunes étudiants de l’élite malienne constituèrent ainsi le fer de lance de la contestation contre la dictature militaire de Moussa Traoré dans les années 1970 et le début des années 1980.

Ils furent pour ainsi dire les seuls à oser braver l’autorité de l’Etat, alors que tous les autres corps sociaux avaient été mis à bas par le régime dictatorial. De longues grèves étudiantes marquèrent les années 1977, 1979 et 1980, rythmées par une répression sordide aboutissant à des enrôlements forcés dans l’armée, des détentions arbitraires, des viols de masse, des disparitions et même un ou plusieurs assassinats en règle.

La figure du jeune leader de l’Uneem, Abdoul Karim Camara, surnommé «Cabral» en raison de son admiration pour le leader de l’indépendance capverdienne et bissau-guinéenne Amilcar Cabral, demeure aujourd’hui très présente au Mali. Torturé dans les geôles militaires de Moussa Traoré, il fut déclaré mort le 17 mars 1980, âgé de 24 ans.

                                         Le monument Cabral de Bamako © Ambroise Védrines

Des cérémonies officielles ont lieu tous les ans pour honorer la mémoire de celui qui est montré comme le principal martyr de la dictature, emblème de la lutte de la jeunesse pour son émancipation et pour la démocratie.

Les pionniers de la démocratie

De la même manière, il est important de rappeler que c’est du côté de la jeunesse que vint le changement démocratique au Mali. Les mouvements étudiants (encore eux) des années 1990-1991, organisés par l’Association des élèves et étudiants du Mali (Aeem), constituèrent l’élément déclencheur de la révolution démocratique qui mit un terme à la dictature de Moussa Traoré le 26 mars 1991.

Oumar Mariko, candidat déclaré à l’élection présidentielle de juillet pour le parti Sadi (Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance), fut l’un des membres fondateurs de l’Aeem.

Ici aussi, de longues et dures grèves étudiantes menées par l’association se soldèrent par une répression aveugle de la part des autorités à l’hiver 1990-1991. Avant qu’un coup d’Etat «démocratique» ne vienne enterrer les vingt-trois années de dictature militaire au mois de mars.

De l’avis de tous, ce sont donc les jeunes qui permirent au Mali d’accéder à la démocratie. L’ironie de la situation résidant dans le fait que la jeunesse ne soit, aujourd’hui, aucunement représentée dans les scrutins majeurs et dans les réformes politiques.

Si certaines formations décident aujourd’hui de s’intéresser à leur parole, à leurs attentes, les démocrates ne peuvent que s’en féliciter. Mais il sera très difficile de rompre en si peu de temps avec 20 ans de dénigrement et de mise à l’écart de ceux qui constituent la majorité de la population.

Ambroise Védrines

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Ambroise Védrines

Ambroise Védrines est journaliste à SlateAfrique et rédacteur du blog Le Maligraphe.

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